La déstigmatisation est plus efficace lorsqu’elle émane des personnes concernées

L’alcool fait partie intégrante de notre société. Toutefois, les personnes qui en deviennent dépendantes sont rapidement confrontées aux préjugés et à l’exclusion sociale. Dans cet entretien, Georg Schomerus, chercheur en stigmatisation, aborde les thèmes de la responsabilité, des reproches et du double standard. Il y évoque aussi des pistes permettant d’améliorer la situation : les personnes qui se sont rétablies d’une addiction devraient faire de la prévention et promouvoir la santé.

Georg Schomerus
Georg Schomerus est le directeur de la clinique et de la policlinique de psychiatrie et psychothérapie à l’Hôpital universitaire de Leipzig. (Foto: Stefan Straube)

La Journée nationale sur les problèmes liés à l’alcool s’articule autour de la devise « Soutenir au lieu de juger ». Que pensez-vous de ce slogan ?

Georg Schomerus : Il fait ressortir un point essentiel : nous devons changer la manière dont nous abordons les problèmes liés à l’alcool. Il faut surtout que nous arrêtions d’accabler les personnes dépendantes et de considérer les problèmes liés à cette substance comme un mauvais comportement à corriger. Nous faisons porter une très grande part de responsabilité aux individus, et les personnes souffrant d’un problème lié à l’alcool sont globalement livrées à elles-mêmes. En revanche, nous ignorons généralement la responsabilité que porte l’entourage. 

Une différence de perception peut-elle réduire la stigmatisation ?

Elle y contribue sans aucun doute, mais la déstigmatisation des problèmes liés à l’alcool ne s’arrête pas là. Tout d’abord, en tant que société, nous devons remettre en question notre rapport à l’alcool : en Europe, nous en consommons dans l’ensemble beaucoup. Par la stigmatisation, nous essayons toujours de tracer une frontière entre deux types de consommation : celle qui est bonne et modérée, que nous nous attribuons, et celle qui est abusive et mauvaise, que nous assignons aux autres. En réalité, cette dichotomie est une construction. Aujourd’hui, nous savons qu’aucune consommation d’alcool n’est saine : même des quantités minimes peuvent avoir des effets néfastes sur la santé. Pour pouvoir lutter contre la stigmatisation des problèmes liés à l’alcool, il faudrait définir globalement un meilleur rapport à cette substance au sein de la société.

Jusqu’à récemment, les autorités indiquaient quelle quantité d’alcool pouvait être consommée sans risque. Ce n’est maintenant plus le cas. Quels sont les effets de tels messages sur la perception de l’alcool au sein de la société ?

De tels messages mènent à un double standard. D’une part, on prétend qu’il existe une consommation saine, normale et contrôlée, ce qui crée un sentiment d’appartenance lorsque l’on boit avec les autres. Boire de l’alcool est une activité très sociale : on est un marginal quand on n’en boit pas. Les gens s’attendent à ce que l’on boive avec eux.

D’autre part, l’addiction à cette substance est complètement stigmatisée. C’est un double standard : personne ne commence à boire de l’alcool en ayant l’intention d’en devenir dépendant. Ça arrive, tout simplement. Certaines personnes ne développent pas forcément une addiction parce qu’elles boivent particulièrement beaucoup, mais parce qu’elles boivent autant que leur entourage. Beaucoup de gens sont dépendants sans même le savoir. Ils continuent simplement de boire. Une telle normalisation de l’alcool est malsaine et se fait au détriment de ceux qui développent un problème lié à cette substance.

En matière d’alcool, on invoque souvent la responsabilité individuelle. À quel moment ce discours se transforme-t-il en accusation ?

Effectivement, la responsabilité individuelle est indispensable : quiconque veut changer ses habitudes de consommation doit agir de lui-même. Mais il ne s’agit que d’une facette du problème. Chaque action s’inscrit dans un contexte social, qui la rend plus facile ou plus difficile à entreprendre. Nous buvons de l’alcool lors d’événements sociaux : la culture de notre communauté vis-à-vis de cette substance normalise donc une certaine consommation. La quantité totale d’alcool consommée a une influence directe sur le nombre de personnes qui développent un problème lié à cette substance : si la consommation globale augmente, davantage de personnes boivent nettement plus et sont exposées à un risque de dépendance. 

Néanmoins, toute personne qui finit par développer une dépendance n’est plus du tout en mesure de prendre ses responsabilités. Avoir un problème lié à l’alcool, ce n’est pas juste une mauvaise habitude : c’est une maladie. Plus le problème est grave, plus il est important d’évoluer dans un environnement dans lequel il est facile de ne pas boire. La notion de responsabilité individuelle n’a donc de sens que si l’on tient également compte de la responsabilité de l’entourage.

Comment faudrait-il aménager l’environnement ?

Les possibilités sont infinies. Voici un exemple : en Allemagne, il est autorisé de placer des petites bouteilles d’alcool aux caisses des supermarchés, soit l’endroit par lequel tous les clients sont obligés de passer. C’est cynique : une personne qui vient tout juste de sortir d’une addiction à l’alcool et qui essaie de rester abstinente sera sans cesse confrontée à ces flacons d’eau-de-vie. Ces derniers sont précisément destinés à ce type de personnes : qui d’autre les achèterait ? Interdire de placer des bouteilles d’eau-de-vie près des caisses des supermarchés serait l’une des nombreuses mesures pertinentes à mettre en place : elles ne font de mal à personne et protègent ceux qui ne veulent pas consommer d’alcool. Toutefois, de telles mesures sont toujours contournées par le lobby de l’alcool, qui présente alors la bouteille d’eau-de-vie comme le symbole même de la liberté individuelle, qui ne doit pas être restreinte. Une autre possibilité concerne l’étiquetage : les étiquettes des bouteilles d’alcool indiquent uniquement la teneur en alcool, mais ne donnent aucune information sur le risque de cancer associé à cette substance ni sur le nombre de calories que contient la boisson. De plus, les petites mises en garde ne mettent vraiment pas assez en avant les risques liés à la consommation d’alcool pendant la grossesse. Or, en Allemagne, le syndrome d’alcoolisation fœtale est le handicap congénital le plus fréquent. Il est donc extrêmement fréquent que des enfants innocents souffrent des conséquences de la consommation d’alcool.

Pourquoi les risques liés à l’alcool sont-ils souvent minimisés par rapport à ceux liés à d’autres substances addictives ?

Parce que nous aimons boire de l’alcool. Le lobby de l’alcool joue aussi certainement un rôle dans cette minimisation. Toutefois, il ne peut exercer cette influence que parce que nous voulons bien croire ce qu’il avance. Il est déplaisant de remettre sa propre consommation en question. 

Pourquoi ?

C’est un effet de la stigmatisation. Pour trouver sa propre consommation normale, on se distingue des personnes souffrant de problèmes liés à l’alcool. Ainsi, plus on boit, plus l’image que l’on se fait de ces dernières doit être extrême, car on n’a évidemment aucun problème lié à cette substance. Si l’on boit deux bières chaque soir, on trouve que c’est normal ; en revanche, consommer une bouteille de vin par soir nous semble mauvais. Si l’on boit une bouteille de vin par soir, on se dit que ce n’est tout de même pas de l’eau-de-vie… La limite se déplace ainsi, ce qui rend les choses d’autant plus difficiles : si l’on pense un jour que l’on pourrait avoir un problème, on doit s’identifier à l’image effrayante que l’on s’était façonnée d’une personne souffrant de problèmes d’alcool.

En réalité, il est très courant que des gens souffrent de problèmes liés à l’alcool. C’est tout à fait normal : c’est dû à la substance. Quiconque boit régulièrement risque de s’y habituer, de développer une tolérance à l’alcool et de boire toujours davantage. Une détection précoce serait importante, mais c’est tout le contraire qui se passe : on ne se l’avoue pas parce qu’on ne veut en aucun cas faire partie de ce groupe.

Quel rôle joue l’environnement social dans une situation de dépendance ?

L’environnement social est fortement touché par les conséquences de la dépendance. Les proches, en particulier, en souffrent souvent. Cependant, ils n’en parlent pas et ne vont pas demander de l’aide, car la dépendance est un sujet tabou. Ils constituent le principal soutien des personnes dépendantes, tout en étant les plus affectés. De plus, ils sont souvent isolés, surtout les enfants qui ont un parent dépendant. En effet, pour eux, ce thème est tabou : ils ne peuvent en parler à personne et restent donc isolés, même en dehors du foyer familial, sans aucune possibilité de compenser les problèmes qu’ils rencontrent à la maison. Les proches sont souvent désignés comme des codépendants et des parties au problème. Je trouve que ce n’est pas juste. Pour eux, la vie est de toute façon difficile. En outre, ils sont isolés à cause des tabous. Je trouve qu’il est trop facile de rejeter la faute sur eux.

Comment peut-on aider ces personnes ?

En abordant ouvertement le problème, sans les moraliser ni les blâmer, mais simplement en le présentant comme un problème que l’on doit résoudre ensemble.

Il existe beaucoup d’offres destinées aux personnes dépendantes à l’alcool : groupes d’entraide, consultations professionnelles en matière d’addiction, désintoxication et réadaptation. La véritable difficulté consiste souvent à les convaincre d’accepter ces aides.

Pourquoi est-il si difficile pour elles d’en parler et de demander de l’aide ?

Parce que les problèmes liés à l’alcool restent très tabous et que les personnes concernées sont stigmatisées. C’est non seulement valable pour elles, mais aussi pour leur entourage. Quiconque reconnaît avoir un problème risque d’être dévalorisé socialement, voire exclu. Souvent, on commence par être stigmatisé au lieu de recevoir du soutien. La peur est réelle : les personnes atteintes d’une addiction appartiennent aux groupes les plus stigmatisés. C’est justement ce qui empêche beaucoup d’entre elles d’en parler ouvertement. 

Pourquoi la stigmatisation est-elle plus forte pour les addictions que pour les autres maladies ?

Parce qu’elles sont associées à un jugement moral : on pense que les personnes concernées devraient « simplement arrêter » et la société montre qu’elle désapprouve ce type de comportement. Il en résulte une pression et une exclusion, dans l’espoir que les personnes concernées changent leur comportement. Dans le cas de maladies telles que la schizophrénie ou la dépression, il est clair qu’elles ne peuvent pas être facilement contrôlées. Toutefois, en matière d’addictions, on continue de croire, à tort, qu’une pression accrue est bénéfique. En réalité, c’est l’inverse qui se produit : les personnes concernées ont honte, cachent leur problème et se replient sur elles-mêmes. C’est précisément ce qui aggrave encore plus la situation.

Qu’est-ce qui aide à lutter contre cette stigmatisation ?

C’est la visibilité qui aide le plus à déstigmatiser, c’est-à-dire le fait que les personnes en phase de rétablissement montrent ouvertement qu’elles vont bien et qu’il est possible de guérir. Ce comportement rompt avec l’image de la personne dépendante et « bonne à rien ». En réalité, beaucoup de personnes ne perçoivent pas l’abstinence comme un renoncement, mais comme un bénéfice et une force personnelle. 

En outre, il est important de traiter les addictions de manière pragmatique et sans porter de jugement moral. Nous devons également en finir avec le mythe selon lequel seules les personnes qui manquent de volonté deviennent dépendantes : les addictions peuvent toucher n’importe qui. Tout le reste n’est qu’une illusion et constitue une insulte envers les personnes qui sombrent dans la dépendance : elles ne sont ni moins raisonnables ni moins prudentes que les autres.

Vous êtes membre fondateur de « Recovery Deutschland », une association qui souhaite célébrer publiquement les personnes ayant vaincu une addiction. Pouvez-vous nous en dire plus ?

L’association est principalement portée par des personnes en phase de rétablissement. Celles-ci occupent des postes de direction et contrôlent les structures ; de plus, des scientifiques apportent leur soutien au conseil consultatif. L’objectif principal de l’association est la « Recovery Walk ». Celle-ci a eu lieu pour la première fois l’année dernière. Il s’agit d’une fête publique, qui comporte un défilé à travers la ville. Environ 700 personnes y ont participé, montrant fièrement et ouvertement qu’il est possible de guérir. Elles sont heureuses d’avoir laissé tout cela derrière elles, et beaucoup d’entre elles se portent aujourd’hui mieux que jamais. Leurs histoires vont à l’encontre du cliché selon lequel l’abstinence implique une vie ratée et triste. Souvent, les personnes en phase de rétablissement vont bien ; elles en ont beaucoup appris sur elles-mêmes et peuvent partager leurs expériences.

L’idée qui se cache derrière la marche est la suivante : il ne faut pas cacher le rétablissement ; au contraire, il faut le célébrer. La grande affluence montre que c’est le bon moment pour ça. L’approche est inspirée de l’Écosse, où de telles marches attirent des milliers de personnes depuis des années. Cet aspect est crucial : la déstigmatisation est plus efficace lorsqu’elle émane des personnes concernées. Cette démarche est plus crédible que n’importe quelle campagne d’information.

Quels échos la marche a-t-elle recueillis ?

Les gens sont venus de partout : des quatre coins de l’Allemagne, mais aussi d’Autriche et de Suisse. Les retours ont été nombreux, malgré un écho médiatique plutôt modéré, certainement dû au fait que l’idée de Recovery Walk est encore nouvelle et peu connue. La prochaine marche aura lieu le 12 septembre à Düsseldorf et, jusqu’ici, les préparatifs avancent très bien. L’objectif est de créer des occasions de rencontres, ce qui a déjà été une réussite : les participants étaient très hétéroclites, et l’ambiance était à la fois joyeuse et chargée d’émotion. Beaucoup d’entre eux parlaient pour la première fois publiquement de leur histoire, sans en avoir honte, mais en étant fiers de ce qu’ils avaient accompli. 

Quel message souhaitez-vous faire passer aux professionnels de la promotion de la santé et de la prévention ?

Les personnes qui se sont elles-mêmes rétablies d’une addiction représentent une immense ressource pour faire de la prévention et promouvoir la santé. D’une certaine manière, elles peuvent servir de modèles et montrer que les addictions peuvent être vaincues. Pour cette raison, on devrait les impliquer davantage en tant que pairs-aidants ou qu’accompagnants dans la guérison. Elles apportent des compétences, une crédibilité et une force de persuasion que les professionnels seuls n’ont pas. Les personnes qui ont vaincu une addiction sont tout à fait compétentes et fiables.

 (titre original : Katerland: Wie wir den Alkohol feiern, aber Menschen mit Abhängigkeit ausgrenzen und wirksame Alkoholpolitik verschlafen)

Le nouveau livre de Georg Schomerus paraîtra le 27 août 2026 et peut déjà être précommandé (en allemand).

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