Le deuxième Symposium Rylander

Pascal A. Diethelm

Président, OxyGenève

 

1.         En 1983 se tient à Genève et sous l'égide de l'Université de Genève le deuxième « Symposium Rylander » sur le tabagisme passif. Les conclusions de ce symposium, largement favorables aux thèses de l'industrie du tabac, seront abondamment reprises et citées par cette dernière. Nous allons examiner quelques documents retraçant l'histoire de ce symposium. Ces documents montrent à quel point cette manifestation s'inscrivait dans une stratégie d'ensemble de l'industrie du tabac, et illustrent le niveau d'implication des avocats de l'industrie dans la recherche scientifique sur la fumée environnementale.


« Opération Berkshire »

2.         En 1976 débute « l'Opération Berkshire ».  Celle-ci va marquer une étape importante dans la stratégie des cigarettiers relative aux questions touchant le tabac et la santé. Comme on le verra plus loin, le Symposium Rylander de 1983 s'inscrit en droite ligne dans l'orientation stratégique issue de l'Opération Berkshire. Les documents cités ci-dessous sont suffisamment explicites pour fournir un solide fil conducteur qui mène de cette « opération » au symposium, sans qu'il soit nécessaire d'extrapoler ou d'élaborer des hypothèses pour combler des éléments qui auraient pu manquer à la reconstitution.

3.         Le 3 décembre 1976, Tony Garrett, Chairman et Managing Director d'Imperial Tobacco Ltd, téléphone à Hugh Cullman, President, Philip Morris International. Il lui propose d'organiser une réunion « discrète[1] » des dirigeants des principales compagnies de l'industrie du tabac dans le but de « développer une stratégie défensive au sujet du tabac et de la santé[2] ». (voir la note de Cullman, document PM 2025025286[3], et lettre de Garrett, PM 2025025290/5291)

4.         La réunion a lieu les 2 et 3 juin 1977 à Shockerwick House, un manoir appartenant à Imperial situé près de Bath en Grande Bretagne. Les sociétés suivantes sont représentées au plus haut niveau de leur hiérarchie : BAT, Philip Morris, Reemstma, Rothmans International, R.J. Reynolds et Imperial Tobacco. (PM 2025025341/5343)

5.         Avant la réunion, Philip Morris et BAT avaient préparé un document de travail décrivant leur prise de position commune par rapport aux objectifs de la réunion. Ce document a été envoyé à Garrett par C.H. Stewart Lockhart de BAT avec une lettre disant « Vous pouvez considérer qu'il est avisé de distribuer ce document aux différents participants en avance et si vous le faites puis-je vous demander d'insister sur le besoin de confidentialité et de sécurité car ni Philip Morris ni nous-mêmes ne souhaiterions que ce document tombe en de mauvaises mains. » (PM 2501024571)

6.         On comprend aisément pourquoi. Le document est en effet explicite : « …nous n'acceptons pas comme prouvé qu'il existe une relation de cause à effet entre la fumée et diverses maladies (telles que cancer des poumons, maladies du cœur, bronchite, etc.) […] Nous devons influencer autant que possible l'opinion médicale et officielle contre l'imposition imprudente de contraintes et contre toute restriction non nécessaire des fumeurs. […] Si les Gouvernements suggèrent des textes [d'avertissements] impliquant ou affirmant que fumer cause certaines maladies, les Compagnies doivent s'y opposer avec acharnement et en utilisant tous les moyens à leur disposition. […] La recherche joue un rôle clé dans notre réaction contre les attaques subies par la cigarette. […] C'est notre politique de soutenir d'une façon accrue le travail scientifique sur la controverse entre tabac et santé. »  (PM 2501024572/4575)

7.         Dans une brève note strictement confidentielle sur l'Opération Berkshire, préparée le 8 juin 1977 par Philip Morris à Lausanne, la recommandation suivante est formulée : « Que PM reconnaisse l'Opération Berkshire comme un point tournant dans la co-opération internationale sur un sujet d'importance vitale pour l'industrie. » (PM 2024266422/6428)


Le « symposium international » d'ICOSI

8.         Les participants de l'Opération Berkshire donnent une structure à leur initiative : il s'agit de l'ICOSI (« International Committee on Smoking Issues »), association selon les articles 60 à 79 du Code Civil suisse, qu'ils fondent à Genève dans les semaines qui suivent la réunion de Shockerwick House (statuts : PM 2025048920/8936), et qui sera renommée INFOTAB à la fin de l'année 1980. (PM 2025049264/9266)

9.         Les activités d'ICOSI sont réparties en trois groupes : 1. Acceptabilité sociale de la cigarette (SAWP - Social Acceptability Working Party); 2. Comportement du fumeur; 3. Recherche médicale. Le groupe « Recherche médicale » tient sa première réunion les 21 et 22 juillet 1977 à Shockerwick House. Toutes les compagnies sont représentées. Dans un résumé de cette réunion, sous le titre « FUMEE PASSIVE », on lit « Nous avons été d'accord qu'il y a un besoin d'études quantitatives supplémentaires effectuées dans des conditions réalistes sur l'étendue de l'exposition des populations de non-fumeurs aux constituants de la fumée de cigarette, notamment le monoxyde de carbone, la nicotine, et, si possible, les particules en suspension. Cependant, étant donné que tous les risques liés à la santé qui peuvent être associés à de tels constituants sont linéaires et sans effet de seuil, nous avons noté qu'il n'est pas envisageable de pouvoir montrer que les non-fumeurs n'exposent leur santé à aucun risque de quelque sorte lorsqu'ils se trouvent dans un environnement où des produits du tabac sont fumés. ».  (PM 1003727237/7244, page 8) En d'autres termes, le risque de maladie étant proportionnel à la quantité de fumée dans l'environnement, une faible quantité produit encore un risque, même faible, qu'il n'est pas envisageable de nier. Ainsi, lorsqu'elle est réunie à huis clos, l'élite scientifique de l'industrie du tabac reconnaît d'une façon on ne peut plus claire la nocivité du tabagisme passif. C'est un discours très différent de celui qu'elle livre alors au public, et qu'elle a continué de livrer pendant plus de deux décennies et jusqu'à nos jours.

10.     Pour plus d'information sur l'Opération Berkshire, voir l'article de N. Francey et S. Chapman paru dans le British Medical Journal du 5 août 2000, intitulé "Operation Berkshire": the international tobacco companies' conspiracy. Les auteurs concluent leur article en disant : « Il semble que les activités [d'ICOSI et d'INFOTAB] consistant à créer une « controverse sur le tabac et la santé » ont été entièrement fallacieuses, et pendant plus de vingt ans, l'industrie du tabac a eu pleine connaissance de l'aspect fallacieux de ces activités. »

11.     Un document du Tobacco Institute, daté du 14 mai 1978 et intitulé ACTION PLAN On Smoking Restrictions, fait écho aux propositions de l’Opération Berkshire et donne le détail d’un plan destiné à faire obstacle aux tentatives émergentes aux USA de protection des non fumeurs visant à restreindre le droit de fumer dans les espaces clos, en particulier dans les locaux gouvernementaux. Le rapport envisage un vaste éventail de mesures, dont l’une retient notre attention. A la page 10, la section 5. traite des Forum scientifiques : « Situation : L’industrie accepte comme un fait le point de vue selon lequel l’état présent de la connaissance soutient la conclusion que la fumée ne comporte pas de risque pour la santé du non-fumeur. Cependant, l’opposition est en train de remettre en cause ce point de vue avec des études et des affirmations simples concernant les effets néfastes de la fumée.  Shook-Hardy et Jacob-Medinger ont l’expertise et l’expérience dans ce domaine. La question est le lieu, à l’intérieur ou à l’extérieur des Etats Unis. Points forts : Il en résulterait de la visibilité et de la crédibilité et aussi une documentation reconnue publiquement sous la forme de comptes rendus […] Faiblesses : Un forum ne représentant qu’un seul point de vue pourrait être reconnu comme un effort de l’industrie. Il pourrait être perturbé par les troublions du mouvement anti-tabac. Recommandation : L’idée d’organiser un forum scientifique international doit être poursuivie, peut-être sous la forme d’une deuxième édition de la conférence Rylander. (RJR 50367 6823/6840) Notons la référence aux deux grandes études d’avocats, Shook, Hardy & Bacon et Jacob, Medinger & Finnegan, qui les place d’emblée au cœur du dispositif.
   

12.     Un mémorandum signé R. Corner datant probablement du deuxième semestre 1979 détaille les contre-mesures envisagées par ICOSI  pour lutter contre le déclin de l'acceptabilité sociale du tabac.  Sous le titre « Séminaire international sur le tabagisme passif » on peut lire : « A la réunion d'ICOSI à Lausanne en novembre 1977, il avait été demandé à SAWP d'explorer la faisabilité de la tenue d'une conférence internationale sur la fumée passive. Un rapport a été préparé daté du 1er février 1978. Depuis lors, il y a eu un nombre de commentaires et de suggestions en faveur de la tenue d'un tel colloque. […] Le symposium intitulé "Les effets de la fumée environnementale sur le non-fumeur" a eu lieu aux Bermudes les 27-29 mars 1974. Il était organisé par Ragnar Rylander, de l'Université de Genève, avec Morton Corn, de l'Université de Pittsburg et Kaye H. Kilburn, de l'Université du Missouri. Le symposium a été soutenu par l'Université de Genève à l'aide d'une subvention de "Fabriques de Tabac Réunies" […] En vue de la grande importance de la fumée passive dans le contexte de l'acceptabilité sociale, et par le fait que ce sujet est considéré comme l'une des 'meilleures causes' de l'industrie, il est proposé qu'un nouveau symposium soit organisé et ait lieu avant la fin 1980. Si cela est approuvé en principe, alors des propositions détaillées seront préparées au sujet de l'organisation recommandée, le sponsor, les participants, etc. Un chiffre d'ensemble a été inclus dans le budget. » (PM 2015049274/9282) Dès 1977 donc, l'industrie envisage un « remake » du symposium Rylander de 1974, qui avait alors été organisé sous l'égide de l'Université de Genève, et dont les résultats étaient favorables aux thèses de l'industrie.

13.     La proposition de budget du groupe SAWP d'ICOSI pour 1979, préparée par Dennis Burden, le président de SAWP, comprend une ligne budgétaire indiquant que la somme de 350'000 US$ est allouée à un « séminaire international sur la fumée passive - fait partie du programme de développement de contre-mesures » (PM 2015049273; voir aussi PM 2015049284/9285, point 15.).

14.     Une note datée du 15 août 1979 donne la situation actuelle des 18 tâches affectées par ICOSI au groupe SAWP, dont la quinzième est intitulée « Séminaire/"colloque" d'ICOSI sur la fumée passive en 1979 » et dont la situation est « Repoussé à plus tard. Les plans sont de le tenir fin 1980 comme une activité de contre-mesure sous les conseils et la direction du Secrétaire Général et de SAWP. » (PM 2015049284/9285)

15.     Le 12 décembre 1979, le groupe SAWP d'ICOSI se réunit pour discuter de l'organisation d'un symposium international sur la fumée passive. Richard J. Marcotullio qui y participe pour le compte de R.J. Reynolds en fait un copieux compte-rendu, daté du 17 décembre, qui nous donne une bonne idée sur la conception que l'industrie du tabac a d'un tel symposium : « Le symposium doit être vu en termes d'une controverse contrôlée plutôt que comme une controverse équilibrée. […] Le "IO" [code désignant l'organisation sous l'égide de laquelle le symposium doit avoir lieu] aura apparemment le total contrôle des participants, et les discussions seront contrôlées par un choix minutieux des présidents de séances. […] ICOSI prétend que la fumée ambiante est une controverse ouverte et, donc, elle doit être présentée initialement comme telle de sorte qu'il puisse être montré par la suite d'une façon plus crédible que nous avons affaire à un non-problème. […] Il n'y aura pas de conférencier de "l'autre bord" à part M. Tibblen (OMS). Ici, nous pensons que si Tibblen avance ses vues […], nous pourrons le coincer. La réponse à Tibblen viendra de personnes soigneusement mises au courant et judicieusement placées dans l'auditoire. […] il y aura un contrôle de chaque détail de sorte que le résultat sera connu d'avance; autrement il n'y a aucun sens de tenir un tel symposium. »  (RJR 50212 2771, 50212 2772, 50212 2773, 50212 2774, 50212 2775, 50212 2776, 50212 2777, 50212 2778)  Edifiant! Ceci annonce la couleur pour le symposium que Rylander organisera finalement en 1983 à l'Université de Genève avec le financement de l'industrie du tabac.

16.     Une note manuscrite d'Ed Jacob rédigée lors d'une réunion d'ICOSI du 14 janvier 1980 nous donne une idée encore plus explicite sur la nature des moyens envisagés par l'industrie : « König - Avons des plans de laver l'argent. Coût du Symposium : 70'000 $ […] Ely - Fermons le dossier ICOSI - puis faisons le sous la table […] Nions ouvertement toute association avec l'IO. » (RJR 50212 2763, 50212 2764)

17.     Le 18 janvier 1980, Donald Hoel, avocat de l'étude Shook, Hardy & Bacon à Kansas City, écrit à Julian Doyle, le Secrétaire Général d'ICOSI. (PM 2501023425) Il lui transmet un document intitulé « La fumée passive » que le bureau d'avocat vient de finaliser pour le compte d'ICOSI et qui exprime la position d'ICOSI sur la question. Le document martèle à plusieurs reprises qu' « il n'y a aucune preuve établissant que la fumée de tabac dans l'atmosphère provoque des maladies chez le non-fumeur ».  Il cite plusieurs sources pour étayer cette thèse, parmi lesquelles on reconnaît les noms de chercheurs liés à l'industrie du tabac. Le premier cité est Rylander : « En 1974, un symposium (organisé par, entre autres, le Dr Rylander des universités de Genève et de Göteborg) a réuni des scientifiques du monde entier qui ont débattu des conséquences sur la santé de la fumée de tabac se trouvant dans l'atmosphère. Ces scientifiques n'ont pas été en mesure de conclure que la fumée de cigarette constitue un danger pour la santé du non-fumeur. » (PM 2501023428/3449)  Il apparaît que les documents produits par ICOSI sont passés en revue par les avocats de Shook, Hardy & Bacon, qui participent étroitement aux activités de l'association.

18.     22 janvier 1980 : l'organisation du symposium par ICOSI semble s'enliser dans des considérations politiques, les compagnies divergeant sur la stratégie à adopter. L'organisation du symposium est retirée de SAWP et est transférée au Comité Exécutif d'ICOSI. (voir RJR 50212 2758)



L'article de White et Froeb ébranle l'industrie

19.     Le 27 mars 1980 paraît dans le New England Journal of Medecine un article important par James R. White et Herman F. Froeb intitulé « Small-Airways Dysfunction in Nonsmokers Chronically Exposed to Tobacco Smoke ».  L'article présente la première preuve médicale que l'exposition à la fumée sur le lieu de travail peut détériorer les fonctions pulmonaires des non-fumeurs. Cet article fait l'effet d'une bombe qui envoie une onde de choc dans toute l'industrie du tabac.

20.     Trois jours après la publication de l'article, J.L. Charles, Senior Professional, écrit une note manuscrite  « personnelle et confidentielle » à son superviseur, T.S. Osdene, le directeur de la recherche de Philip Morris à Richmond. Charles lui dit : « J'ai passé en revue [l'article de White et Froeb] et je trouve qu'il s'agit d'un excellent travail qui pourrait être très préjudiciable pour nos affaires. »  Il poursuit: « Voici plusieurs choses qui peuvent être faites pour minimiser son impact. » Suit une liste de trois recommandations. La recommandation N° 2 propose de réfuter la signification biologique des observations de White and Froeb. « Ceci n'est pas une question qui peut être traitée par qui que ce soit à l'intérieur de l'industrie du tabac. […] Une réfutation par l'industrie n'aurait que peu d'impact. Ce qui est nécessaire est une évaluation indépendante de l'article par des membres de la profession médicale. Je suggère que l'on demande à Ragnar Rylander de passer en revue l'article et d'établir les contacts nécessaires afin de définir la signification réelle de l'article. Puisque Rylander doit se rendre à une réunion des médecins du thorax à Birmingham dans deux semaines, quel meilleur plan pouvons-nous avoir que de demander aux experts en médecine et physiologie respiratoire d'effectuer une évaluation de l'article. L'article a été publié et les dégâts sont faits, nous n'avons donc pas grand chose à perdre en demandant à Rylander de contacter les personnes appropriées à Birmingham. » (PM 1002641904/1907)  Rylander apparaît comme étant mobilisable à tout moment pour des missions délicates, signe qu'une grande confiance règne entre Philip Morris et son "consultant".

21.     Osdene n'attend pas longtemps pour élaborer une stratégie de réfutation du travail de White et Froeb, qu'il communique à James Bowling, Director of Corporate Affairs, Philip Morris, New York.  Il dit notamment : « Cet article a été passé en revue par un panel de scientifiques au Centre de Recherche [de Richmond] et à cause des conséquences potentiellement préjudiciables de ce travail nous recommandons la stratégie suivante concernant la réfutation de l'article: 1. Une équipe d'experts externes à l'industrie doit être réunie afin de faire une évaluation critique de la validité scientifique de l'article. 2. L'équipe doit être composée d'un physiologiste respiratoire et/ou un médecin du thorax, un épidémiologiste, un statisticien et un démographe si l'épidémiologiste n'est pas spécialisé en démographie. » Suivent cinq autres points dans la même veine. Le mémorandum d'Osdene comprend une critique de l'article qui commence par l'admission suivante: « Cet article apparaît comme présentant un argument puissant en faveur du dysfonctionnement des voies respiratoires chez les non-fumeurs exposés à la fumée du tabac. » (PM 2025011174/1177[4]) Philip Morris admet en interne que le travail de White et Froeb est excellent et avance de puissants arguments qui démontrent de façon convaincante les effets néfastes de la fumée de tabac environnementale, alors que publiquement la transnationale va tout faire pour réfuter les résultats de ce travail, simplement parce qu'ils sont préjudiciables à ses affaires. Rylander, avec ses symposiums, détient une des clés de cette réfutation. Il sera vite mis à contribution.

22.     Dans un mémorandum envoyé le 4 avril 1980 à R.W. Murray, President, Philip Morris Europe/Middle East/Africa, Richard Corner, de Philip Morris EEMA à Lausanne, écrit, sous le titre « Compte-rendu sur la fumée passive/Froeb & White - New England Journal of Medecine » : « Le vrai problème épineux du moment est ce compte-rendu de recherche publié dans le numéro du 27 mars, et qui prétend montrer que la fumée ambiante de cigarette cause des dégâts aux poumons des non-fumeurs. […] On m'informe que l'industrie américaine traite cet article comme une affaire majeure de toute première urgence. Du point de vue d'ICOSI nous devons la surveiller d'une façon très vigilante et même être prêts à mettre sur pied un groupe d'intervention pour coordonner la réponse sur une échelle globale. »  (PM 2501017165/7166) On sait que l'industrie américaine ira jusqu'à une intervention devant le Congrès américain en déposant une motion mettant à l'index l'article de White & Froeb et demandant que cet article soit ignoré dans tout débat ou considération relatifs à l'introduction de restriction de la fumée dans les espaces publics[5].


L'initiative de Shook, Hardy & Bacon

23.     Le 2 mai 1980, Donald Hoel, de l'étude d'avocats Shook, Hardy & Bacon, de Kansas City écrit une lettre à Rylander, en lui communiquant un exemplaire de l'article de White and Froeb et deux autres articles allant dans un sens défavorable aux thèses de l'industrie sur la fumée ambiante. Hoel dit dans sa lettre : « Je suis sûr que beaucoup de scientifiques et des autorités civiles seront influencés par ces articles et assumeront ou croiront que la fumée environnementale nuit vraiment à la santé du non-fumeur. […] Ragnar, nous pourrions peut-être arranger de nous rencontrer quelque part et discuter ces articles et continuer nos discussions au sujet de ce que je crois être le besoin d'un autre symposium sur la fumée de tabac environnementale du même type que celui des Bermudes. » (PM 2024987064/7065)

24.     Le même jour, Hoel écrit à Philip Morris (Alexander Holtzman, General Counsel, et Tom Osdene, Director of Research) : « Je joins à la présente une copie de la lettre récemment écrite à Ragnar Rylander, qui, je crois, n'a pas besoin d'explication. Nous pourrons explorer ce sujet et d'autres lors de notre réunion à Kansas City. » (PM 1000136318) C'est en effet clair : Hoel suggère en termes à peine voilés à Rylander d'organiser un nouveau symposium afin de discréditer les résultats de White et Froeb et d'autres résultats similaires, et de réfuter les travaux récents ayant mis en évidence les effets nocifs de la fumée de tabac ambiante.

25.     Le document suivant date du 23 février 1981. On peut présumer que la discussion entre Rylander et Hoel et Osdene sur le symposium s'est poursuivie depuis la lettre du 2 mai 1980. Rylander envoie un télex à Osdene, disant « Les dates qui me conviennent pour la discussion sur l'activité concernant la fumée environnementale sont les 3 ou 6-8 avril. Préfère réunion à New York mais peux aussi aller à Richmond ou à Kansas City. »  (PM 1000031864) De nouveau, on observe la grande disponibilité et mobilité de Rylander au service de Philip Morris.

26.     Le 27 mai 1981, Hoel adresse un télex à Rylander dans lequel il dit « La structure générale du colloque et le budget préliminaire sont acceptables et, comme vous l'avez suggéré, serviront de base aux discussions futures. »  (PM 1000018796)  Dès le départ, l'industrie décide de prendre en charge le financement du symposium : il n'est donc pas question pour elle de faire appel à une autre source de financement (ce qui semble logique si elle veut garder la maîtrise du symposium).

27.     Hoel écrit ensuite à Osdene le 29 mai 1981 et lui dit « Comme discuté, nous avons reçu le "feu vert" de nos clients [probablement le Conseil des Avocats] de continuer les discussions avec le Dr Rylander en vue du développement d'un plan détaillé pour le colloque proposé. » (PM 1000018794) La tenue du symposium est décidée au plus haut niveau et les avocats de Shook, Hardy & Bacon sont chargés d'en développer le plan détaillé avec Rylander.

28.     Le 1er juin 1981, Arthur J. Stevens, Senior Vice President and General Counsel de Lorillard, écrit à William W. Shinn de Shook, Hardy & Bacon : « Dans une conversation le 1er juin avec le Dr Spears [Executive Vice President, Operations and Research, de Lorillard], celui-ci m'a informé que selon son jugement, ce serait une bonne idée de réunir un nouveau Symposium Rylander sur la fumée passive ou environnementale. En conséquence, Lorillard soutiendra une telle proposition au Comité des Avocats. »  (Lorillard 01331069)  Preuve supplémentaire que le nouveau symposium Rylander n'intéresse pas seulement Philip Morris, mais toute l'industrie, qui a un intérêt commun à contrer les recherches récentes en matière de fumée passive.   


Le Tobacco Institute s'y intéresse

29.     Le 19 juin 1981, un mémorandum interne du Tobacco Institute (envoyé par William Kloepfer, Jr.  à Samuel D. Chilcote, Jr.) nous apprend qu'INFOTAB (le successeur d'ICOSI) a décidé de ne pas parrainer le symposium. Le Tobacco Institute (organe créé par l'industrie du tabac) prend le relais.  « Avec le conseil de Shook, Hardy & Bacon, nous recommandons l'organisation du séminaire par le Dr Rylander, de l'Université de Göteborg en Suède, qui a déjà dirigé la conférence de 1974 soutenue par une subvention de Philip Morris à l'Université de Genève. Don Hoel discutera du canevas du séminaire avec Rylander en Europe le 3 juillet. Il va essayer d'obtenir les réactions de Rylander sur les points suivants :  1. Que le séminaire ait lieu en avril de l'année prochaine […] 2. Que le séminaire soit situé aux Bermudes, comme une reprise du site choisi en 1974, ou à Genève, site de l'Université à laquelle nous suggérons que la subvention de soutien soit attribuée; les deux sites sont des zones où la question du tabagisme ambiant est relativement peu passionnée. 3. Que la subvention de soutien provienne de l'Institut; ou de compagnies de tabac américaines individuelles. […]  Un symposium du type proposé pourrait être très utile pour remettre en perspective la question des effets de la fumée environnementale. Ce but pourrait être atteint en suscitant la participation de scientifiques dont les publications sont arrivées à des conclusions différentes sur le sujet. […] On peut s'attendre à ce que le symposium proposé reçoive l'attention des médias internationaux ce qui pourrait aussi avoir des répercussions dans ce pays [les USA]. […] Que les participants invités comprennent des experts de "deux côtés" de la question liant fumée passive et santé. […] Que le séminaire soit fermé au public, avec un communiqué de presse publié par Rylander lors de la clôture du symposium. » (TI TI04161393/1394) On voit avec quel soin le Tobacco Institute définit le moule dans lequel le Symposium Rylander devra se fondre. Tout est fait pour que l'industrie en tire les meilleurs dividendes. L'approche proposée est d'avoir des scientifiques « des deux bords » afin d'entretenir la controverse. On sait maintenant avec certitude que la caractéristique essentielle qui distingue les scientifiques d'un bord (qui nient ou banalisent les effets nocifs de la fumée ambiante) de ceux de l'autre bord (qui mettent en évidence ces effets nocifs et les étudient) est le fait d'être affilié ou non à l'industrie du tabac[6].

30.     Rylander rencontre Don Hoel comme prévu le 3 juillet 1981. Le jour même, il envoie un télex à Osdene : « J'ai eu une très bonne séance avec Don Hoel concernant le symposium ici à Genève et nous allons continuer de développer le programme en vue d'une décision finale à prendre fin août ou début septembre. » Signé « Ragnar Rylander Université de Genève » (PM 1000031850) On note que le télex est envoyé depuis l'Institut de Médecine Sociale et Préventive, où la réunion avec Hoel a vraisemblablement eu lieu.

31.     Le 27 juillet 1981, William Kloepfer, Jr., Senior Vice President of Public Affairs Relations, Tobacco Institute envoie un mémorandum à son président, Samuel D. Chilcote, Jr., dont le sujet est la « planification du séminaire scientifique sur la fumée passive ». Il annonce : « Avec mon approbation, Don Hoel, de Shook, Hardy & Bacon a rencontré au début de ce mois le Dr Rylander de l’Université de Göteborg, pour discuter du projet. Rylander est notre premier choix comme organisateur d’une nouvelle conférence, étant donné qu’il a dirigé avec succès une conférence similaire aux Bermudes il y a plusieurs années, sous l’égide de l’Université de Genève et avec une subvention de Philip Morris. Rylander a dit à Hoel que sa préférence concernant le lieu de la conférence était, en premier, Genève ; en deuxième, la Floride, et en troisième, les Bermudes.  Il croit que le soutien financier devrait être une subvention du Council for Tobacco Research ou du Tobacco Institute, ou des compagnies américaines de cigarettes. […] Il coopérera pour la publication d’un communiqué à la fin de la conférence et dans la rédaction du compte rendu de la conférence qui sera soumis rapidement à publication.  Rylander produira cet été une estimation du budget et Hoel prévoit de le rencontrer à nouveau au début de septembre. (RJR 50213 5953) 

32.     Télex du 17 août 1981 de Rylander à Osdene : « Le planning pour le programme du colloque est en bonne voie et je vais envoyer ce vendredi par courrier une proposition à Don Hoel qui servira de base aux discussions du week-end prochain. »  (PM 1000031276) Rylander propose, mais c'est l'avocat Hoel qui dispose.

33.     Le 21 août, Rylander écrit à Osdene : « Ci-joint veuillez trouver une proposition pour le deuxième colloque sur la fumée environnementale du tabac pour discussion avec Don Hoel à Kansas City la semaine prochaine. Si la décision est prise d'aller de l'avant  avec le colloque, les invitations ne seront pas envoyées tant que nous n'aurons pas eu l'opportunité de discuter du programme à Richmond. » (PM 1000031214) Toutes les opérations sont donc soumises à un double contrôle, celui des avocats de Kansas City, et celui d'Osdene à Richmond.


Réunion préparatoire à Kansas City

34.     Le samedi 29 août 1981, Rylander arrive à Kansas City pour y rencontrer Hoel dans les bureaux de Shook, Hardy & Bacon.  Hoel et Rylander se réunissent le 30 et le 31 août et discutent de l'organisation du symposium. Hoel produit un compte rendu détaillé de cette discussion dans un mémorandum daté du 31 août 1981. « Voici les "points les plus marquants" de mes discussions avec le Dr Rylander: […] Le Dr Rylander a préparé un bref mémorandum "à des fins strictement internes" concernant le colloque. Son point principal est qu'il ne pense pas que le colloque puisse être en mesure de donner à la fumée environnementale un "certificat de bonne santé". Cependant, le Dr Rylander croît qu'il peut apporter un sain scepticisme par rapport à la conférence et aux affirmations concernant la fumée ambiante du tabac. Il y a certains risques liés à une telle démarche mais en vue des circonstances lui et moi avons tous les deux le sentiment que ces "risques" peuvent être minimisés. […] Le Dr Rylander a l'intention de continuer son travail sur un article donnant une vue d'ensemble du sujet qui pourrait être utilisé comme introduction à la conférence. Nous pourrons travailler avec le Dr Rylander sur ce document une fois qu'il en a produit la première ébauche. De plus, le Dr Rylander et moi allons travailler sur les textes des soumissions de chacune des séances du colloque proposé. […] Après la conférence, le Dr Rylander espère obtenir les textes du rapport sous une forme achevée avec les conclusions que lui et les rapporteurs de séances prépareront. Nous aurons aussi l'opportunité d'apporter notre contribution à ce document. […] Lieu de la conférence. Si l'Université de Genève est sélectionnée comme l'institution sponsor, alors le Dr Rylander croit qu'il serait approprié de tenir le colloque à Genève ou dans les environs. Ceci serait considéré comme un territoire neutre, spécialement pour les Américains. » Une autre possibilité est d'organiser le symposium sur sol américain. Ce qui présente une économie de transport. « Les considérations négatives seraient qu'un colloque américain diminuerait l'importance du sponsoring par l'Université de Genève. Ceci pourrait aussi augmenter l'attention portée sur le fait que l'industrie américaine est impliquée dans cette conférence. […] Budget. Sera déterminé en fonction du lieu et du nombre de participants. Un budget grossier pour le présent est de 80'000 $ en admettant Genève comme lieu de la conférence et approximativement 25 invités. […] Sponsor déclaré. Le Dr Rylander croît que le CTR [Council for Tobacco Research] serait un sponsor approprié. Il ne lui semble pas qu'on puisse soupçonner le CTR d'avoir conclu des arrangements préalables concernant les propositions de recherche qui pourraient émaner du colloque. Puisque CTR est une institution de recherche indépendante reconnue, il a le sentiment que cette source de financement serait bien préférable au Tobacco Institute. De plus, le Dr Rylander a remarqué que dans les diverses informations parues dans la presse relatives à l'article de Hirayama, l'Institut était présenté comme l'instrument de lobbying de l'industrie du tabac des USA. En conséquence, le Dr Rylander pense qu'il peut y avoir, dans certains cercles, l'opinion que l'argent venant de l'Institut pour une telle conférence peut être "teinté". » (BW 680542958/2962) On sait que finalement, malgré ses réserves, Rylander acceptera que le symposium de Genève soit financé par le Tobacco Institute. Il faut noter que CTR et le Tobacco Institute ont été tous les deux abolis par le Master Settlement Agreement comme étant des instruments de désinformation de l'industrie du tabac, avec interdiction à cette dernière de les reconstituer sous quelque forme que ce soit.  On note que Rylander a produit un mémorandum sur le colloque « à des fins strictement internes ».  Ceci suggère que le symposium a une dimension extérieure, publique, et une dimension interne, connue seulement de l'industrie du tabac, et que Rylander est parfaitement au fait et partie prenante de cette duplicité. La notion de sponsor « déclaré » appartient aussi à cette double logique, ce sponsor déclaré pouvant être différent du véritable pourvoyeur de fonds qui lui reste dans l'ombre. Finalement, on constate que Rylander préférerait que le colloque soit financé par le CTR pour éviter les soupçons sur les arrangements préalables concernant les résultats de la conférence.

35.     Rylander avait préparé une liste de participants pressentis. Cette liste est un mélange de personnalités scientifiques reconnues ayant travaillé sur le tabagisme passif et dont les travaux récents établissent sa nocivité et de scientifiques payés par l'industrie du tabac, qui sont en surnombre par rapport aux premiers. A côté des noms de Garfinkel, Hirayama, Trichopoulos et White, tous auteurs d'études de référence mettant en évidence les effets néfastes du tabagisme passif, on trouve les noms de personnes dont on sait, aujourd'hui, qu'elles étaient fortement liées à l'industrie du tabac, telles que Aviado, Cosentino, First, Fisher, Huber, Lebowitz, Moser et Sterling. En fin de compte, aucun des quatre scientifiques indépendants indiqués ci-dessus n'a participé au symposium, alors qu'ils représentaient collectivement l'état de la connaissance en matière de recherche sur la fumée environnementale.

36.     Le 9 septembre 1981, une note « pour le dossier » d'Arthur J. Stevens de Lorillard intitulée « Symposium Rylander sur la fumée ambiante » dit « A la suite d'une discussion par le Comité des Avocats le 2 septembre, et le Comité Exécutif le 3 septembre, le Comité Exécutif a demandé au personnel de TI et Shook, Hardy d'obtenir l'accord et la coopération du Dr Rylander afin de réévaluer le besoin et la pertinence de ce Symposium pour fin novembre ou début décembre 1981. » (Lorillard 01330873) Il apparaît donc que le symposium est une initiative de l'industrie du tabac, qui suscite pour son organisation la coopération de Rylander.

37.     Le même jour, Hoel envoie un fax à Rylander : « La réunion avec les mandants la semaine dernière a indiqué qu'il y a toujours un grand intérêt pour le séminaire proposé. Cependant, la décision est repoussée en attendant l'issue de certaines questions en cours. Croyons qu'il est approprié que vous continuiez de passer en revue et de rassembler la littérature sur le sujet. Espérons une décision dans à peu près un mois. Comprenons que ce délai peu nous amener à repousser la conférence à l'automne 1982. »  (PM 1000031834)


A Genève et sans Hirayama, Garfinkel, etc.

38.     Le comité des directeurs de la recherche de l'industrie du tabac américaine (Industry Research Committee) se réunit les 22 et 23 octobre 1981. A.W. Spears, Executive Vice-President, Operations & Research de Lorillard rédige un compte-rendu de la réunion qui nous éclaire sur les « questions en cours » évoquées par Hoel dans son fax à Rylander. Lors de la réunion, Spears « soulève la question du symposium Rylander sur la fumée environnementale et essaie de convaincre les participants que c'est une erreur de ne pas aller de l'avant dans ce domaine. »  Alex Holtzman, General Counsel de Philip Morris, n'est pas convaincu. Spears nous dit pourquoi en des termes on ne peut plus clairs :  « Le problème majeur d'Alex Holtzman est sa répugnance à inviter des gens tels que Hirayama et à payer leurs frais de participation à une réunion qui pourrait s'avérer embarrassante. Il n'est tout simplement pas prêt à faire une telle recommandation à sa direction. »  (Lorillard 01346187/6191) La pierre d'achoppement est bien la présence de noms tels que Garfinkel, Hirayama, Trichopoulos et White dans la liste initialement proposée par Rylander. Cette question sera rapidement réglée.

39.     27 janvier 1982. L'avocat Hoel écrit une lettre à Osdene. « J'ai rencontré le Dr Rylander à New York mardi 12 janvier 1982. Je crois que nous avons eu une bonne et productive réunion et le Dr Rylander semble être toujours intéressé par les questions que nous avons discutées. […] Le Dr Rylander préfère que l'Université de Genève serve de sponsor mais d'autres institutions pourraient être considérées. Bien que le Dr Rylander n'ait pas une liste spécifique d'invités en tête à l'heure actuelle, il était très réceptif à des suggestions. Il n'invitera pas Garfinkel, Hirayama, etc. […] Si cette approche marche bien, le Dr Rylander pourrait considérer d'autres sessions par la suite pour traiter de la fonction respiratoire, des enfants, des allergies, etc. […] Tom, n'importe laquelle de ces approches peut être précieuse en vue du chapitre  qui est attendu dans le Rapport 1982 du Surgeon General traitant du cancer du poumon et de la fumée passive. » (PM  1000083924 et 1000083925) On sait que ni Garfinkel ni Hirayama n'ont été invités, et l'on ne trouve pas non plus les noms de Trichopoulos et White dans la liste des participants. Il semble donc que tous les grands « opposants » (c'est-à-dire tous ceux dont les résultats risquent d'être « embarrassants » pour l'industrie) sont exclus de la conférence, ce qui donnera aux participants les coudées franches pour tirer à boulet rouge sur leurs travaux. Hoel dit que Rylander n'a pas une liste spécifique d'invités en tête. On peut donc en conclure que Rylander a renoncé à la liste d'invités qu'il avait proposée lors de la réunion du 29 août 1981 à Kansas City. En indiquant de surcroît qu'il est réceptif aux suggestions, Rylander laisse en fait à Osdene et à Hoel une totale liberté dans le choix des participants. Tout doit être mis en œuvre pour que le symposium produise des résultats favorables aux thèses de l'industrie et lui permette, en particulier, de contrer le rapport à venir du Surgeon General. Il est donc exclu d'admettre des participants dont les voix risqueraient d'être trop discordantes.  C'est aux avocats de l'industrie qu'incombe l'ultime responsabilité qu'il en soit ainsi.

40.     Une note « pour le dossier » d'Arthur J. Stevens de Lorillard datée du 25 mars 1982 et intitulée « Symposium Rylander sur la fumée ambiante » nous confirme que l'idée d'inviter des experts représentant « les deux côtés » de la question a été abandonnée. « Le 18 mars 1982, le Comité des Avocats [du Tobacco Institute] a finalement demandé à Don Hoel et Tim Finnegan de présenter une proposition spécifique au Comité d'ici au 14 avril, pour une possible soumission au Comité Exécutif le 15 avril. […] Il est anticipé que la proposition demandera à Rylander de soit (a) réunir un petit groupe de scientifiques bien disposés à notre égard pour qu'ils se concentrent sur quelques questions majeures en relation avec la fumée passive et le cancer du poumon, le compte-rendu des résultats devant être publié par Rylander dans une revue scientifique, ou (b) que Rylander écrive un aperçu critique de la littérature, et que cet aperçu soit évalué par un panel scientifique et ensuite publié dans un journal. » (Lorillard 01330613)

41.     Hoel écrit à S.B. Witt, III de R.J. Reynolds le 6 avril 1982. Il dit « A votre demande, je dresse les grandes lignes pour vous de plusieurs options d'activités possibles dans le domaine de la fumée passive. […] Le Dr Rylander est en train de considérer un nombre d'experts dans ce domaine, y compris plusieurs qui ont correspondu avec des revues médicales sur ce sujet. En l'état actuel, cependant, le Dr Rylander ne considère pas des chercheurs tels que Hirayama et Garfinkel. »  (PM 2015028035/8036)  Voilà de quoi rassurer le vice-président de Reynolds quant au choix des participants.

42.     Le Symposium Rylander est un modèle pour toute l'industrie du tabac. Edwin Jacob, du cabinet d'avocats Jacob, Medinger & Finnegan, à New York, écrit le 23 octobre 1981 à Samuel B. Witt III, Vice-Président de R.J. Reynolds pour lui proposer d'organiser un symposium sur un sujet donné.  Afin de bien situer sa proposition, il indique qu'il s'agit d'un « symposium de type Rylander ». (RJR 50364 6792)


Le « Comité des Avocats » donne son accord

43.     La proposition pour l'organisation du deuxième Symposium Rylander est finalement approuvée par le Comité des Avocats le 14 avril 1982. (Lorillard 01330467)

44.     Rylander se met à l'ouvrage. Le 25 mai 1982, il envoie à Hoel et à Osdene les premiers documents concernant la conférence, et se réjouit de recevoir leurs commentaires. (PM 2021649495)

45.     Les discussions commencent sur le choix des participants. Le 8 juin, Hoel écrit un télex à Rylander disant « Je préfère laisser en suspens la décision concernant P.N. Lee et d'autres invités proposés jusqu'à ce que je rencontre des collègues à la fin de cette semaine. Je reprends contact avec vous tout de suite après pour passer en revue l'ébauche du programme et les invités potentiels. »  (PM 2024470260)  C’est bien le bureau d'avocats Shook, Hardy & Bacon qui décide en dernier recours du choix des participants au symposium.

46.     Le 17 juin 1982, Donald Hoel écrit aux avocats des compagnies de tabac (le Comité des Avocats) une lettre confidentielle, à leur intention exclusive : « A la suite de la dernière réunion du Comité des Avocats, j'ai rencontré le Dr Rylander et j'ai rencontré séparément certains scientifiques de l'industrie et d'autres personnes dans le but d'obtenir leur avis et leurs suggestions concernant le symposium proposé dont le titre provisoire est "Les effets de la fumée environnementale du tabac avec une référence particulière aux niveaux d'exposition".  Il est prévu que la conférence aura lieu à Genève en Suisse ou dans les environs, fin février ou début mars 1983. Afin de canaliser les discussions, le Dr Rylander prévoit de préparer un document passant en revue le sujet dans son ensemble qu'il distribuera aux invités avant la conférence. A la suite de la conférence, ce document sera soumis pour publication dans une revue médicale spécialisée. […] En ce qui concerne le budget, il sera en majeure partie déterminé par le nombre de participants venant d'Amérique du Nord car les frais de voyage seront une partie substantielle du budget. L'estimation courante […] est entre 65'000$ et 80'000$. Le budget définitif sera approuvé et finalisé quand l'affaire aura été finalement "approuvée" et le nombre de participants déterminé. » (RJR 50212 2726 et 50212 2727)  Le document qui servira de cadre aux discussions est sous le contrôle de Rylander; le document final qui émanera du symposium est aussi sous son contrôle. Les avocats des compagnies de tabac devraient donc être rassurés que tout a été entrepris pour verrouiller la réunion et empêcher tout dérapage. On constate d'autre part qu'à ce stade, le budget n'est pas encore finalisé et tout indique que l'industrie du tabac n'envisage pas d'autre financement que le leur (contrairement à ce qu'affirmera plus tard Rylander à l'hebdomadaire New Scientist[7]).

47.     Si on doutait encore à ce stade que le deuxième symposium Rylander était complètement sous le contrôle de l'industrie du tabac, et en particulier de ses avocats, il suffit de consulter l'inventaire des activités de l'étude Shook, Hardy & Bacon dans le domaine de la fumée passive, préparée par William W. Davis et qu'il a envoyée à Donald Hoel le 21 juin 1982. Sous la   rubrique « Symposiums », trois manifestations sont indiquées « A. Rylander - 1974 B. En cours - Rylander 1983 C. Les audiences "Jones" - 1978 »  Les deux symposiums Rylander sont considérés comme des activités spécifiques de l'étude d'avocats Shook, Hardy & Bacon, traitées sur le même pied que les audiences Jones conduite en 1978 par le Sous-comité du tabac de la Commission de l'agriculture du Congrès américain. (RJR 50212 2820 et 50212 2821)

48.     Le 13 août 1982, Rylander écrit à Osdene : « Les plans pour la conférence sur la fumée environnementale du tabac ont été établis et j'ai maintenant reçu le feu vert définitif de Don Hoel. Les dates pour la conférence sont les 15 au 17 mars 1983, et la conférence se tiendra à Genève. » (PM 1000081768/1769)

49.     Au mois d'août, Rylander lance les invitations au nom de l'Université de Genève et de l'Université de Göteborg. « Le comité d'organisation prendra en charge vos frais de déplacement, votre logement et les repas grâce à une subvention qui a été offerte à l'Université de Genève par le Tobacco Institute. » (RJR 50433 9388)

50.     En automne, Rylander se rend à Richmond où une rencontre est organisée avec Alex Spears, Executive Vice President, Operations & Research, de Lorillard. De retour en Suède, il adresse une lettre à Osdene le 1 novembre 1982 : « La rencontre avec Alex Spears a été très précieuse et j'ai obtenu un grand nombre d'informations très utiles pour la planification de notre conférence en mars. Presque tous les participants ont maintenant accepté et nous avons aussi reçu des suggestions pour des invitations supplémentaires. » (PM 1000081869) On note que l'organisation du symposium s'effectue au sommet de la hiérarchie de l'industrie du tabac, et que Rylander entretient des contacts directs avec les hauts dirigeants de plusieurs compagnies.

51.     Cependant, même au sein de Philip Morris, un doute persiste sur la solution retenue, notamment son mode de financement. Dans ses notes sur son voyage en Europe, couvrant la période d'octobre 1982 à avril 1983, Robert Pages consigne les observations suivantes (datées du 14 octobre 1982) : « Fumée passive  - Rylander préside le symposium. Officiellement subventionné par le Tobacco Institute … pas de crédibilité pour le symposium … c'est stupide si c'est vrai … "officiellement" par le Tobacco Inst. … TSO, RR : Sponsorisé par l'Université de Genève, avec indication du soutien du Tobacco Institute … les avocats pensent que cela est mieux que d'essayer de le cacher. » (PM 1002974428/4554)


« Tout s'est très bien passé »

52.     Le symposium a lieu les 15-17 mars 1983 à Genève. Comme on peut s'y attendre, la majorité des participants a des liens avec l'industrie du tabac : ils sont soit des "consultants" (Aviado, Cosentino, First, Holt, Jenkins, Lebowitz, Sterling[8]), soit leurs travaux sont financés par l'industrie (exemple Bake par le monopole suédois, Guillerm par la SEITA, Huckauf par le VdC, Weber par l'ASFC). Aucun des chercheurs ayant publié les grands travaux de référence de l'époque, tels que Garfinkel, Hirayama, Trichopoulos ou White, ne sont présents. Il y a dans la liste des participants quelques chercheurs non affiliés à l’industrie, mais ils sont très minoritaires. (PM 2046169490/9498)

53.     Le programme est judicieusement élaboré de telle sorte que les scientifiques liés à l'industrie peuvent en verrouiller chaque session. Dans la première partie, les quatre présentations sont faites par des consultants de l'industrie (Aviado, First, Jenkins et Sterling) ; dans la deuxième partie, les rapporteurs de la séance sont deux consultants (Jenkins et Sterling) ; dans la troisième partie, six des sept présentations sont données par des conférenciers liés à l'industrie (Bake, Consentino, Lebowitz, Holt, Rylander, Weber), et l'un des deux rapporteurs est un consultant (Consentino) ; dans la quatrième partie, « Résultats du groupe de travail », un des deux exposés est fait par un consultant (First), et le rapporteur est un consultant (Lebowitz) ; finalement l'introduction et la conclusion du symposium sont, comme il se doit, présentés par Rylander. (PM 2046169491/9498)

54.     Le symposium se déroule apparemment à l'entière satisfaction de Rylander et de ses sponsors de l'industrie. Le 29 mars 1983, Rylander adresse une lettre à Osdene dans laquelle il dit : « Le colloque sur la fumée environnementale du tabac s'est bien passé et beaucoup d'informations intéressantes ont été présentées. Les discussions étaient bonnes et les résultats des deux groupes de travail - l'un sur l'exposition à la fumée et l'autre sur les effets - sont disponibles comme résultat de la conférence. » (PM 1000081844/1845)

55.     Le même jour, un mémorandum est échangé entre William Kloepfer, Jr. et Samuel D. Chilcote du Tobacco Institute : « Hoel a parlé avec Rylander. Le séminaire "s'est très bien passé". Tous les invités ont participé. Bien qu'il y ait eu quelques observations négatives, le consensus a été A) qu'il n'y a pas de preuve que la fumée environnementale du tabac cause le cancer des poumons et B) que la question de savoir si elle affecte les enfants demande d'être étudiée plus à fond en suivant certains critères qui seront détaillés dans le compte rendu de la conférence. Hoel va rencontrer Rylander au début mai pour passer en revue la publication envisagée, qui pourra être en anglais dans le European Journal of Environmental Health. L'Université de Genève, contrairement à la recommandation de Rylander, a choisi de ne pas publier un communiqué à la fin de la conférence. Hoel a rendu compte de tout ceci à C. Tucker, qui l'a pressé de lui fournir un rapport. » (TI TIMN0269624) Apparemment, le mécanisme mis en place pour contrôler le symposium a bien fonctionné, même s'il y a eu « quelques observations négatives ».


Un manuscrit revu et corrigé par les avocats

56.     Comme prévu, Rylander rencontre à plusieurs reprises Hoel, de l'étude Shook, Hardy & Bacon, pour discuter du compte rendu du symposium. Il se rend en mai à Kansas City pour une réunion avec Hoel (PM 1000081842), puis il le rencontre à nouveau à Bruxelles le 15 juin, comme l'atteste sa lettre du 3 juin 1983 à Osdene : « Je prévois de rencontrer Don Hoel à Bruxelles le 15 juin pour continuer la discussion sur le compte rendu du symposium sur la fumée environnementale du tabac. Malheureusement, les cinq articles restants ne sont pas encore arrivés et je crains que nous ne devions lancer la publication avec certains des articles manquants. » (PM 1000081836) Le 15 juin, dans un télex à Osdene, Rylander dit : « Je suis juste de retour de Bruxelles et j'ai eu une bonne réunion avec Don Hoel. » (PM 1000081834) Il rencontre de nouveau Hoel fin août ou début septembre, ainsi qu'il le dit dans une lettre à Osdene du 22 août 1983 : « Sur le chemin du retour en Europe de ma visite à Richmond, je vais rencontrer Don Hoel à Londres pour continuer la discussion sur le manuscrit de la conférence de Genève. Tout cela a bonne allure - nous avons reçu les manuscrits de tous les participants, les articles ont été édités et retournés par leurs auteurs. Avec un peu de chance, nous devrions avoir tout ce matériel sous presse vers la fin septembre. » (PM 1000081809)

57.     Tout ce travail est très payant pour l'industrie du tabac. Dans sa conclusion du symposium, Rylander abonde dans un sens très favorable à ses thèses. Il minimise ou discrédite les études récentes telles que celles de Hirayama, White et Froeb, Garfinkel, ou Trichopoulos, et exonère la fumée environnementale de toute nocivité, en niant celle-ci, en la relativisant ou en jetant le doute sur sa réalité, ou en prétendant qu'il est impossible techniquement de la déterminer. « En vue de l'incertitude concernant l'exposition à la fumée ambiante de la population en général, il n'est pas possible de faire des calculs sur la présence de maladies telles que le cancer du poumon en faisant référence aux données émanant des études épidémiologiques sur l'association entre la fumée et le cancer du poumon. […] Une évaluation d'ensemble basée sur les données scientifiquement disponibles conduit à la conclusion qu'un risque accrû pour les non-fumeurs exposés à la fumée environnementale n'a pas été établi. […] En ce qui concerne les effets possibles sur les enfants, nous disposons maintenant de plus d'informations que nous n'en avions lors du premier symposium. […] Les résultats sont toujours contradictoires. […] La non-importance du monoxyde de carbone (CO) a été re-confirmée. […] L'irritation et l'incommodité doivent être encore considérés comme les effets les plus prévalents de la fumée ambiante à avoir été établis avec certitude. […] Les preuves disponibles démontrent que les effets sur la santé de la fumée environnementale sont sans signification en comparaison de la multitude de problèmes de santé auxquels la société est confrontée aujourd'hui à l'échelle globale. »  (PM 2046169490/9498) Cette conclusion fournit à l'industrie des arguments extrêmement précieux et qu'elle exploitera au maximum.

58.     Le 7 février, un mémorandum intitulé « Résumé du symposium Rylander » est envoyé par Charles W. Nystrom de R.J. Reynolds à Sam Witt. On y lit : « Les gens de Kansas City sont en train de préparer un résumé du symposium Rylander qui sera distribué initialement aux cadres dirigeants de l'industrie, aux chefs des services juridiques, etc. Par la suite, il est prévu que le Tobacco Institute distribuera ce résumé aux leaders d'opinion tels que les membres du Congrès, des personnalités médicales choisies, etc. » (RJR 50826 8673) Non seulement les avocats de Shook, Hardy & Bacon ont-t-ils pu très largement contribuer à la rédaction de la publication issue du symposium, ils en rédigent maintenant un résumé destiné aux cadres de l'industrie du tabac, aux dirigeants politiques et au monde médical.


Un « instrument » très utile

59.     Le rapport lui-même sera largement mis à contribution. Le Surgeon General, Everett Koop, en recevra un exemplaire que lui adresse le 14 février 1984 le président du Tobacco Institute, Horace R. Kornegay. Dans la lettre de couverture, ce dernier dit : « Le document ci-joint fournit une revue et une analyse des plus complètes de la littérature scientifique sur la fumée de tabac environnementale (FTE) qui ait été publiées à ce jour. […] Ce rapport de 152 pages est le résultat d'un colloque international de trois jours conduit à l'Université de Genève en mars dernier. Dix-huit scientifiques internationaux, dont six venant des Etats Unis, y ont participé. […] Les conclusions essentielles du colloque sont : […] Les données disponibles n'établissent pas un risque accrû de cancer du poumon venant de la FTE; […] La contribution du monoxyde de carbone dans l'environnement qui émane de la fumée du tabac est "sans importance au point de vue santé"; […] Les données concernant l'exposition des enfants "sont toujours contradictoires"; […] L'effet le plus prévalent de la FTE dont il a été rendu compte est dans le domaine de l'incommodation personnelle et de l'irritation mais non dans le domaine des maladies chroniques. […] Le Tobacco Institute est heureux d'avoir contribué à ce projet. L'Institut a fourni une subvention à l'Université de Genève pour l'aider à couvrir les coûts du symposium scientifique. Nous l'avons fait en croyant qu'une discussion libre et complète de tous les faits pertinents concernant la fumée et la santé est dans l'intérêt public. […] Le colloque a été organisé par Ragnar Rylander, M.D., un chercheur à l'Université de Göteborg et à l'Université de Genève. Le Dr Rylander a présidé un colloque similaire en 1974. »  (Lorillard 03753486/3487)  Les citations proviennent toutes des conclusions de Rylander. Des lettres similaires sont envoyées à Edward N. Brandt, Assistant Secretary for Health et à Margaret Heckler, Secretary, Department of Health and Human Services.

60.     Ce même 14 février 1984, le Tobacco Institute publie un communiqué de presse annonçant « La connaissance scientifique ne confirme pas les prétendus effets de la fumée de tabac ambiante sur la santé. » Le communiqué reprend la quasi-totalité des conclusions de Rylander. Il ajoute « Les scientifiques qui ont participé au colloque ont noté que plusieurs études avançant que la fumée de tabac environnementale comporte des risques possibles pour la santé ont bénéficié d'une large publicité. Ces études comprennent celles de 1981 concernant le cancer du poumon par Hirayama au Japon et par Trichopoulos en Grèce. Les participants au colloque ont conclu que des mesures fiables d'exposition et de dose n'ont pas été considérées d'une façon adéquate dans ces études. »  (RJR 50663 8902/8904) Ainsi sont balayés du revers de la main les travaux des scientifiques qui n'ont pas été invités au symposium. Le travail d'Hirayama, en particulier, qui a suivi 265'000 personnes pendant dans 29 centres de santé au Japon entre 1965 et 1979, est démoli sans la moindre arrière pensée[9].

61.     Charles Tucker, Vice President of R.J. Reynolds, écrit à Sam Chilcote, président du Tobacco Institute, le 26 mars 1984. « Nous avons deux nouveaux documents à notre disposition :  1. Le Symposium Rylander 2. Principles of Public Policy Relevant to Smoking par Littlechild et Wiseman.  Je suis très curieux de savoir quels sont vos plans pour utiliser ces documents. Il me semble qu'ils ont tous deux une application directe dans notre projet "Lieu de travail". Dans le cas de Rylander, cependant, je pense que son utilisation peut être beaucoup plus vaste. »  (RJR 50248 7267)

62.     Quatre jours plus tard, le 20 mars 1984, Charles Tucker écrit à nouveau à Sam Chilcote en se montrant plus empressé : « Je désire lancer un appel supplémentaire pour l'établissement d'un programme intégré sur la fumée passive. La question du tabagisme passif est rapidement en train de devenir une question de première importance si on considère que le pourcentage de personnes croyant que le la fumée est nocive augmente de jour en jour.  Selon le sondage sur lequel on se base, le pourcentage de cette croyance est probablement de l'ordre de 75%. […] Comme vous le savez, la fumée passive est maintenant utilisée d'une façon très efficace contre nous, aussi bien sur les lieux de travail que pour soutenir une législation restreignant la fumée. […] Malheureusement, l'industrie du tabac n'a jamais élaboré un programme total sur cette question. […] Dans cette optique, nous avons à l'heure actuelle quelques nouveaux instruments : 1. Le Symposium Rylander, 2. [etc.] Aussi longtemps que nous n'aurons pas éliminé la fumée passive en tant que problème de santé, nous n'arriverons jamais à la question que nous voulons traiter, à savoir la courtoisie et l'accommodation. […] Le temps risque de nous manquer si nous n'agissons pas rapidement et efficacement. » (RJR 50248 7273/7274) Il est intéressant de constater que le Symposium Rylander est un instrument pour un programme « total » de l'industrie du tabac contre la reconnaissance de la nocivité du tabagisme passif.

63.     Sam Chilcote répond aux deux lettres de Charles Tucker le 17 avril 1984. Il confirme que le Tobacco Institute travaille sur un programme intégré tel que le propose Tucker, et il indique l'utilisation qui a été faite du Symposium Rylander en tant qu'instrument : « 1. Le rapport a été envoyé, accompagné d'une lettre par Kornegay, le Chairman de TI, à Heckler, Secretary, US Health and Human Services, à Brandt, Assistant Secretary for Health, et Koop, le Surgeon General. 2. Le rapport et un communiqué de presse […] ont été envoyés aux revues professionnelles se rapportant au domaine médical et à l'information sur la santé. 3. Le rapport et un communiqué de presse ont été envoyés aux revues professionnelles de l'industrie du tabac. 4. La liste des écoles de médecine des Etats Unis a été envoyée à l'Université de Genève pour la distribution du rapport. La distribution a été effectuée. 5. Le rapport Rylander a été couvert par un article dans le TOBACCO OBSERVER afin d'informer la "famille". 6. Le rapport et le communiqué de presse ont été distribués aux comités du TI. 7. Le communiqué a été distribué au siège du TI et au personnel de terrain. 8. La demande a été faite à l'Université de Genève de réimprimer le rapport aux Etats-Unis. Ceci nous permettra de le distribuer à tous les Membres du Congrès, tous les éditeurs des pages éditoriales des quotidiens, les rédacteurs scientifiques, les éditorialistes de la presse parlée, les officiels du département de la santé, les membres de comités législatifs, et d'autres. Don Hoel, qui est notre contact avec Rylander, nous a dit que Rylander est préoccupé par une telle exploitation par l'Institut et nous sommes encore en train de travailler sur ce problème. Pour faire notre travail correctement, nous avons besoin d'à peu près 4'000 exemplaires supplémentaires du compte rendu du symposium. »  (RJR 50663 8899/8901) On voit que l'Université de Genève a distribué les rapports à une liste de personnes fournie par le Tobacco Institute. D'autre part, on comprend que Rylander soit préoccupé par l'exploitation massive et un peu trop ostentatoire de son symposium par l'industrie du tabac : une telle exploitation risque de jeter la suspicion sur le caractère « indépendant » de la conférence et menace de compromettre le principe même sur lequel l'opération était fondée.

64.     Dès la publication du rapport sur le symposium, R.J. Reynolds s’emparera de ses conclusions pour lancer une vaste campagne publicitaire dans les principaux titres des magazines nationaux (Newsweek, Time, etc.) et de la presse métropolitaine, sous le thème « Fumée passive : séparons les faits de la fiction », qui sera reprise quelques mois plus tard sous le titre «  Fumée secondaire : le mythe et la réalité ».  Dans ces publicités occupant des pages entières, on peut y lire l’affirmation suivante : « Il y a toujours eu un peu de friction entre les fumeurs et les non-fumeurs. Mais récemment cette friction est devenue plus intense. La controverse a été alimentée par des rapports douteux qui prétendent que la « fumée ambiante » est la cause de maladies sérieuses chez les non-fumeurs. Mais en fait, il n’y a pas d’indication – et certainement rien qui prouve scientifiquement – que la fumée de cigarette provoque des maladies chez les non-fumeurs. Les sceptiques pourraient dire que les compagnies de tabac prennent leurs désirs pour des réalités. Mais considérez le jugement scientifique de quelques unes des autorités les plus éminentes dans ce domaine – y compris des ardents critiques du tabagisme. Par exemple, en 1983 les organisateurs d’une conférence internationale sur la fumée de tabac environnementale (FTE) ont résumé les observations sur le cancer du poumon comme suit : ‘Une évaluation d’ensemble basée sur les données scientifiques disponibles conduit à la conclusion qu’un risque accrû pour les non-fumeurs exposés à la fumée ambiante n’a pas été établi.’ » On reconnaîtra la citation comme étant l’une des conclusions du compte rendu du symposium. (RJR 51142 5456)

65.     Du point de vue de l'industrie du tabac, le deuxième Symposium Rylander est un grand succès, qui deviendra rapidement le modèle de référence (renforçant considérablement le modèle fourni initialement par le premier Symposium Rylander de 1974). Selon sa propre déclaration à New Scientist (numéro du 30 mai 1998), Rylander organisera 20 colloques similaires sur des sujets divers.

66.     En 1988, Rylander rencontre à Tucson, Arizona, Michael Lebowitz (qui a participé aux symposiums des Bermudes et de Genève). Ils discutent de stratégies possibles concernant l'évaluation de la connaissance et de la recherche sur la fumée de tabac environnementale. Rylander écrit une note sur cette réunion qu'il envoie à Osdene et à Hoel le 20 mai 1988. (PM 2023537882) Quelques éléments de cette note jettent une lumière particulièrement révélatrice. Tout d'abord, Rylander reconnaît indirectement que les effets néfastes de la fumée ambiante sont largement établis : « Les concepts qu'il y a une relation entre la FTE et un risque accrû de cancer du poumon, des effets sur les voies respiratoires sous forme d'irritation et de broncho-constriction, et un risque accrû d'infection chez les enfants, ont maintenant été largement établis » tout en déplorant que cela soit « en dépit de la faiblesse inhérente de beaucoup d'études qui ont étudié de tels effets. »  Il passe en revue la stratégie adoptée pour contrer cette situation : « La stratégie courante pour évaluer l'importance de la FTE a été d'examiner les données de très près et d'évaluer l'importance des faiblesses méthodologiques, particulièrement dans les études épidémiologiques. C'est la stratégie adoptée pendant les deux conférences sur la FTE des Bermudes et de Genève, et des conférences ultérieures en Allemagne et au Japon. »  (PM 2023537890/7895) Rylander décrit une stratégie de réfutation qui consiste à passer les données au peigne fin afin de trouver la petite bête pouvant jeter le doute sur leur fiabilité et à repérer la faille dans la méthodologie permettant de remettre en question les conclusions du chercheur. Son but n'est pas d'améliorer les méthodes et les démarches pour permettre d'atteindre une plus grande certitude dans l'énonciation des résultats. Il veut au contraire saper toute velléité des chercheurs qui commencent à mettre en évidence les effets néfastes du tabagisme passif.  C'est une stratégie que l'industrie du tabac a utilisée abondamment pour discréditer les travaux de recherche dont les résultats étaient contraires à ses thèses – elle l’utilisera notamment contre l’étude suisse SAPALDIA. L'American Lung Association observe, dans une lettre adressée le 19 octobre 1981 à la Federal Trade Commission des USA : « Il a fallu plusieurs décennies pour étayer d'une façon concluante que le tabagisme actif est une cause majeure du cancer du poumon, de la bronchite chronique, et de  l'emphysème; et malgré cela, le Tobacco Institute s'obstine à perpétuer le mythe que les preuves contre le tabagisme restent controversées et sont sans fondement. De toute évidence, le Tobacco Institute […] est déjà engagé sur une voie similaire en voulant tuer dans l'œuf tout résultat ou observation suggérant que le tabagisme passif puisse causer ou aggraver des maladies chez les non-fumeurs."  (Lorillard 03694090/4094)

67.     Lorsque les premiers documents de l'industrie du tabac sont publiés sur Internet, l'hebdomadaire New Scientist tombe sur le mémorandum que Donald Hoel avait adressé à Osdene le 27 janvier 1982 et dans lequel il parlait du symposium de Rylander, en disant que ce dernier « n'inviterait pas Garfinkel, Hirayama, etc. » Dans un article intitulé « Us against them » paru dans son édition du 2 mai 1998, le New Scientist cite des extraits de ce mémorandum, en mentionnant que les deux exclus,  « Lawrence Garfinkel de l'American Cancer Society à New York et Takeshi Hirayama de l'Institut d'Oncologie préventive à Tokyo ont tous les deux publiés des travaux de recherche épidémiologique établissant les dangers du tabagisme passif.  »  Rylander réagit vigoureusement à l'article dans une lettre à New Scientist, publiée le 30 mai 1998. Il dit : « La suspicion concernant la manipulation de conférences scientifiques […] justifie quelque clarification. […] Lorsque le débat sur la fumée de tabac environnementale a commencé à la fin des années 70, j'ai projeté d'organiser une conférence internationale. Les fondations traditionnelles de recherche n'ont montré aucun intérêt à le sponsoriser et nous avons finalement approché l'industrie, qui nous a donné son soutien par l'intermédiaire du Tobacco Institute. […] Alors que je travaillais à l'organisation du colloque, j'ai rencontré Donald Hoel, le représentant de l'Institut, et nous avons parlé du format de la conférence et des participants. J'ai décidé de ne pas inviter Takeshi Hirayama parce que ses données étaient déjà très connues à l'époque, et avaient été intensément discutées autant dans la presse scientifique que dans la presse populaire. […] J'ai décidé à la place d'inviter deux autres scientifiques qui étaient capables de présenter des résultats non publiés d'études en cours, en ajoutant ainsi des informations nouvelles et d'actualité. Les sept études sur le cancer disponibles alors (y compris celle d'Hirayama) ont été discutées intensément pendant la conférence. […] Les résultats de la conférence ont été publiés en 1984 dans le European Journal of Resipiratory Diseases […] et ont été considérés à l'époque comme la revue la plus complète sur le sujet. »  A la lumière des documents exhibés ci-dessus, on apprécie la version que donne Rylander des faits :
 

·        Il s'attribue l'initiative de l'organisation de la conférence, alors que l'on sait que cette initiative venait initialement de l’industrie du tabac, au travers d’organisations telles qu'ICOSI et le Tobacco Institute et étaient relayées par le bureau d'avocat Shook, Hardy & Bacon pour le compte de l'industrie.

·        Il nous dit ne s'être tourné vers l'industrie pour financer la conférence qu'après avoir vainement essayé d'y intéresser des « fondations scientifiques traditionnelles ».  On sait en fait que le financement de l'opération a été pris en charge par l'industrie dès le départ, car elle voulait en conserver la maîtrise.

·        Il nous dit avoir rencontré Donald Hoel quand il travaillait à la préparation de la conférence, donnant faussement l'impression qu'il l'a rencontré alors pour la première fois. On sait d'une part qu'il était en contact avec Hoel depuis le début des années 70, et que d'autre part on a vu que c'est Hoel qui a pris l'initiative, sur instruction de l’industrie du tabac, de le contacter pour lancer (ou relancer) l'idée du symposium et obtenir sa participation en tant qu’organisateur de la conférence.

·        Rylander nous dit qu'il n'a pas invité Hirayama parce que ses données étaient déjà très connues, et que ses résultats avaient déjà été discutés d'une façon étendue dans la presse. On connaît maintenant les conditions ayant abouti à l'exclusion de Hirayama et des autres  « opposants » : Philip Morris ne voulait pas payer pour des participants dont les résultats risquaient d' « embarrasser » l'industrie du tabac. L'exclusion de Hirayama, de Garfinkel, de Trichopoulos, de White a tronqué la conférence en la privant des personnalités les plus représentatives de l'état de la connaissance en matière épidémiologique.

68.     La réponse de Rylander à l'article de New Scientist ne colle malheureusement pas avec les faits tels qu'on a pu les reconstituer à travers les nombreux documents de l'industrie du tabac. Non seulement cette contradiction renforce notre conviction que le deuxième Symposium Rylander a été un instrument de désinformation sous le contrôle de l'industrie du tabac, mais elle indique encore que Rylander n'a pas été dupe, mais a participé en pleine connaissance de cause à l'opération. Il en a été en fait le maître d'œuvre. L'Université de Genève a été utilisée à ses dépens pour fournir un paravent de respectabilité académique à ce qui était en réalité une tromperie manifeste et de grande ampleur, une entreprise de distorsion de la vérité scientifique et de discrédit de scientifiques réputés et intègres. L'industrie a réussi dans une large mesure son opération de désinformation et de création de la controverse concernant le tabagisme passif. Les effets néfastes de cette opération se font sentir jusqu'à nos jours. En Suisse, l'absence de protection des non-fumeurs est criante, et 1'000 personnes[10] continuent d'en mourir chaque année.

69.     Dans son article de 1996 intitulé « L’épidémiologie des faibles risques et la bonne pratique épidémiologique », Ragnar Rylander nous offre ses vues sur la responsabilité du chercheur : « Le chercheur est aussi responsable de l’utilisation de ses données dans la pratique de la santé publique. Un utilisation exagérée de certains résultats préliminaires ou de données qui soutiennent une nouvelle hypothèse fondamentale n’est pas seulement contraire à l’éthique mais se rapproche aussi de la fraude scientifique.  […] Avec de la prudence, des précautions, et une bonne pratique épidémiologique, l’épidémiologie peut, en dépit de ses problèmes méthodologiques inhérents, apporter une nouvelle connaissance des maladies et de l’environnement, avec des gains correspondants dans la capacité de prévention et la santé de la population. Sans ces précautions, l’épidémiologie peut apporter le chaos et, en fin de compte, créer la méfiance envers la santé publique et la médecine environnementale. De toute évidence, cela retarderait sérieusement le progrès dans le domaine de la prévention, domaine d’importance critique pour l’amélioration de la santé de la population. » (PM 2048794395/4403)  S’il est difficile de ne pas souscrire à ces principes, on doit hélas constater que les activités scientifiques de Ragnar Rylander dont il a été question ci-dessus n’en offrent pas un exemple très probant.          

 

 

PAD/Rev.9/2002.04.18



[1] Nous avons adopté la convention consistant à utiliser des caractères en gras pour mettre l'accent sur des parties des textes cités, sans que cela reflète la typographie du document original.    

[2] Toutes les traductions sont de l'auteur, qui a essayé autant que possible d'être fidèle à l'esprit et à la lettre de l'original. En cas de doute, le lecteur est prié de se référer à l'original, qui seul fait foi.

[3] Les références aux documents de l'industrie fonctionnent aussi comme des hyper liens vers les sources lorsque le présent rapport est affiché sur l'écran de votre ordinateur.

[4] La section libellée « Critique » contient une liste édifiante de questions concernant la validité de l'étude, dont trois retiennent tout particulièrement l'attention: « 12. Le (les) technicien(s) était-il biaisé par rapport au tabac […] 14. Il n'y a pas de déclaration dans l'article au sujet des procédures de base à l'aveugle qui auraient dû être suivies; il n'y a aucune mention de procédures de contrôle de la qualité pour s'assurer que la saisie des données a été non biaisée. » ; enfin, comme il se doit « 15. Nous avons été incapables de déterminer la source de financement de cette étude. » Il est intéressant de constater que les critères de validité d'un travail de recherche retenus par Philip Morris incluent le caractère non biaisé des chercheurs et des techniciens, le recours à des procédures à l'aveugle et au contrôle de qualité de la saisie des données, et enfin la déclaration de la source de financement. Il est bon de se remémorer ces critères lorsque l'on évalue la validité des travaux de Ragnar Rylander dans le domaine du tabagisme passif.

[5] Rapport soumis au Congrès américain en 1981 par Charles Rose (Document PM 1005114242/4256). En tant que président du Sous-comité sur le Tabac et les Cacahouètes, Charles Rose est un politicien acquis à la cause de l'industrie du tabac, dont il défend les intérêts économiques. Le rapport qu'il soumet à la 97ème session du Congrès américain a pour titre (tenez-vous bien!) « L'article dans le New England Journal of Medicine intitulé "Small-airways Dysfunction in Nonsmokers Chronically Exposed to Tobacco Smoke" dont les auteurs sont les Dr White et Froeb ne doit pas être pris en compte par les membres du gourvernment qui prennent des décisions politiques. » Sa conclusion est de la même veine : « L'étude White-Froeb est hautement suspecte d'un point de vue scientifique et ne doit pas être prise en compte par le Congrès, les départements fédéraux, les agences, et les autres organes législatifs et politiques lorsqu'ils considèrent d'introduire des restrictions concernant la fumée dans des lieux publics. »  Charles Rose s'est appuyé pour élaborer son rapport sur l'avis de trois "experts", les Dr Domingo Aviado, Edwin Fischer et Theodor Sterling, qu'il a lui-même choisi sur la base de leurs témoignages soumis au Sous-comité en 1978. Il est intéressant de noter les extraits de ces témoignages. Aviado : « En 1974, j'ai été l'un des 21 scientifiques, de sept pays différents, à être invité à un colloque international intitulé 'Les effets de la fumée de tabac sur les non-fumeurs' [le premier symposium Rylander]. Tous les participants avaient préalablement étudié différents aspects de la fumée de tabac. Pendant les trois jours qu'a duré la conférence, pas une seule observation concluante n'a été faite indiquant que l'exposition du non-fumeur à la fumée de tabac provoque des maladies. Ma revue de la littérature scientifique publiée depuis la conférence n'a révélé aucun changement dans l'état de la connaissance scientifique sur le sujet. »  Fisher : « En résumé, autant que cela me concerne, il y a un manque d'information scientifique incriminant la fumée de tabac atmosphérique comme un danger pour la santé. Ce manque d'information me pousse à conclure que les propositions de placer des restrictions sur l'usage du tabac dans les lieux publics sont à ce jour injustifiées. » Sterling : « Toute approche du problème consistant à assurer un environnement relativement propre à l'intérieur des immeubles dont le but serait d'enlever une source spécifique de pollution telle que la fumée du tabac plutôt que d'enlever les agents polluants en général ne ferait  guère mieux que de donner l'impression qu'une action efficace a été prise, alors qu'en fait, peu ou rien n'aura été accompli. » Aviado, Fisher et Sterling, dans leurs réponses écrites, mettent sérieusement en doute la valeur scientifique du travail de White et Froeb. Rose a interviewé le Dr James White à l'Université de San Diego le 6 juillet 1981. Il était accompagné par le Dr Michael D. Lebowitz, qui a fait un résumé détaillé de ses notes dans une lettre à Rose, lettre figurant in-extenso dans le rapport. Lebowitz conclut : « Notre visite et la lecture de l'article font apparaître qu'il y a divers défauts dans l'étude en question. » Suit une longue liste des présumés défauts. Il est difficile de savoir dans quelle mesure ces critiques sont fondées, car le rapport ne donne pas la parole aux Drs White et Froeb et n'inclut donc aucune explication de leur part. Il est à noter que les trois "experts" mentionnés plus haut, Aviado, Fischer et Sterling, ainsi que Lebowitz seront tous sur la liste des participants proposés par Rylander pour son deuxième symposium sur la fumée environnementale.

 

[6] Voir l'article Sponsored Symposia on Environmental Tobacco Smoke,  Lisa A. Bero, PhD; Alison Galbraith; Drummond Rennie MD, Journal of the American Medical Association (JAMA) 23 février 1994 - Vol 271, No. 8 pp. 612-617

[7] New Scientist, 30 mai 1998

[8] Les noms d’Aviado, Consentino, First et Sterling sont listés dans la Table 8.1 du livre The Cigarette Papers par Stanton A. Glantz, John Slade, Lisa A. Bero, Peter Hanauer, Deborah E. Barnes publié par l’Université de Californie ;  les noms de Jenkins et Lebowitz apparaissent  (page 27 et 31) dans la  « Expert Witness Database » de Shook, Hardy & Bacon (PM 2023590265 et PM 2023590269) ; le nom de Holt est sur une liste de consultants établie par INBIFO (PM 2024558940 et PM 2024558941/8943). 

[9] On peut se demander dans quelle mesure l'Université de Genève, qui a prêté sa caution à une telle opération, n'a pas une responsabilité dans le traitement insultant des travaux de ces scientifiques et ne devrait pas faire amende honorable d'une façon ou d'une autre.

[10] Estimation OxyGenève, sous réserve de confirmation par une étude produisant un résultat plus fiable. OxyGenève indique que le chiffre de 1'000 décès annuels causés par le tabagisme passif est fort probablement sous-estimé par rapport à la réalité. Selon diverses sources, on compte un décès dû au tabagisme passif pour 8 à 10 décès dus au tabagisme actif. L’état du Wisconsin aux USA a récemment établi un chiffrage très méthodique du nombre de décès annuels dus à la fumée passive et est arrivé à un chiffre d 1'200 morts, pour une population un peu inférieure à celle de la Suisse et un taux de tabagisme moindre.