Etude sur les habitudes alimentaires des femmes non-fumeuses qui vivent avec des fumeurs ou des non-fumeurs

Article publié dans le European Journal of Public Health (EJPH)

Vol. 9 1999 No 2

 

 

  1. Cette étude est commanditée par Philip Morris en 1994 dans le cadre d’un plan visant à contrecarrer la grande étude épidémiologique de l’IARC (Centre International de Recherche sur le Cancer à Lyon, affilié à l’OMS) sur la fumée passive. (PM 2028363271/3280, PM 2026222525, PM 2023711156/1160, PM 2028381515, PM 2028381513/1514, PM 2026222499/2500, PM 2026222520)

  2. L’étude est financée par Philip Morris à travers le CIAR (Centre for Indoor Air Research). Comme son nom de l’indique pas, le CIAR est une organisation écran entièrement contrôlée par l’industrie du tabac. Elle a été dissoute en 1998 à la suite du procès intenté par les Etats américains contre l’industrie du tabac. ((PM 2028381480, PM 2050764516/4517)

  3. L’article publié en 1999 ne mentionne pas la source réelle du financement ni le fait que l’auteur principal travaille pour Philip Morris. Ceci enfreint les règles de publication du EJPH (voir instructions aux auteurs sur le site web de l’EJPH). Le journal a en effet adopté une politique éditoriale conforme aux « recommandations standardisées pour la soumission des articles aux revues biomédicales » du Comité International des Editeurs de Revues Médicales, recommandations qui datent de la fin des années 1980 et qui ont été révisées en 1997 (http://www.icmje.org/). Le EJPH demande aux auteurs de fournir une « déclaration de toutes relations financières ou autres qui pourraient déboucher sur un conflit d’intérêt ou une déclaration selon laquelle les auteurs n’ont pas de conflit d’intérêt.[1] » Les recommandations standardisées définissent le conflit d’intérêt comme suit : « Pour un article donné, le conflit d’intérêt existe lorsqu’un membre du comité éditorial ou une personne intervenant dans le processus de publication (auteur, expert et rédacteur en chef) est partie prenante dans le travail à évaluer, ceci pouvant influencer son jugement. Les liens financiers avec l’industrie (par exemple en tant qu’employé, expert, actionnaire et dans le cas de versements d’honoraires), qu’ils soient directs ou familiaux, sont habituellement considérés comme les principaux conflits d’intérêt. […] Le public fait toute confiance au processus d’évaluation par des experts et la crédibilité des articles publiés dépend en partie de la bonne gestion des conflits d’intérêt au cours de la rédaction, l’évaluation et la prise de décision éditoriale. Les biais peuvent souvent être identifiés et éliminés lors d’une étude attentive des méthodes scientifiques et des conclusions du travail. Les liens financiers et leurs conséquences sont moins faciles à  détecter que les autres conflits d’intérêt. Les membres des comités de rédaction et ceux intervenant dans la publication doivent déclarer les éléments les concernant pouvant donner lieu à des conflits d’intérêt. »

  4. Après sa parution, l’article de Rylander et al. a été vivement contesté. Une lettre à l’éditeur du Prof. A. Hedley de Hong Kong a été publiée dans le no. 2000/1 du EJPH.

« Rylander et al. rendent compte des habitudes alimentaires des femmes non-fumeuses suédoises et suisses vivant avec des fumeurs. Au contraire d’autres investigateurs, ils n’ont en fait pas trouvé d’indications convaincantes d’une tendance cohérente de consommation réduite de fruits frais et de légumes, mais ils présentent quand même platement la conclusion que ‘le risque de maladie…pourrait théoriquement être influencé en adaptant un style de vie malsain.’ Ils répètent la notion généralement acceptée que l’alimentation peut être un facteur confondant dans les études relatives aux effets sur la santé  de la fumée passive. Cependant on est obligé de remettre en question la valeur de cette étude et la justification de sa publication lorsqu’ils ignorent des études beaucoup plus complètes et beaucoup plus érudites sur ce sujet.  » 
 

  1. Dans le numéro 2000/3 du EJPH, un éditorial de plusieurs pages est consacré aux questions soulevées par Hedley et à la réponse de Rylander.

« Nous avons pris conscience de l’importance des liens du Dr Rylander avec l’industrie du tabac, qui, comme Hedley l’a déjà noté, apparaissent maintenant aller bien au-delà du petit nombre de subventions qu’il mentionne dans sa lettre. […] Il est essentiel que la [question du financement] soit résolue car, même si la recherche du Dr Rylander est de la plus haute qualité, elle risque d’être teintée s’il persiste un conflit d’intérêt non déclaré. »

  1. Dans le numéro 2001/4 du EJPH, une note éditoriale de l’éditeur en chef accompagne une longue lettre de Rylander.

« Il est devenu clair que nous avons abouti à une impasse. Nous avons proposé à ce stade de saisir l’ombudsman de l’affaire mais le Professeur Rylander a refusé l’offre. Nous désirons clore cette affaire, et, tout en notant notre incapacité d’obtenir une réponse satisfaisante à nos questions, nous avons décidé de publier la réponse du Professeur Rylander. Nous soulignons que la publication de cette lettre n’implique pas que nous souscrivons à son contenu. » 

  1. Une autre lettre dans le même numéro du EJPH par David F. Marks, professeur de psychologie :

« Le numéro de septembre 2000 du European Journal of Public Health (EJPH) contenait un éditorial et une lettre concernant les allégations de conflit d’intérêt dans une étude sur la fumée passive publiée précédemment par le Professeur Rylander et subventionnée par le Centre for Indoor Air Research (CIAR), une organisation financée par l’industrie du tabac. La recevabilité de l’article du Professeur Rylander est maintenant remise en question. »

 

 

Correspondance Martin McKee – Rylander

(au sujet de l’article traité ci-dessus)

 

 

8 juin 2000 – Fax de Martin McKee à Ragnar Rylander

 

« Je n’ai pas eu le temps d’examiner les plus de 16'000 documents de Philip Morris dans lesquels votre nom apparaît parmi ceux qui ont été rendus publics à la suite du jugement dans le procès du Minnesota. […] Pourquoi de larges sommes d’argent ont-elles été payées sur un compte à la Chemical Bank à New York ? »

 

20 juin 2000 – Réponse de Rylander à McKee

 

« Le travail avec les chercheurs de Philip Morris a été très plaisant et jamais, au grand jamais, il n’y a eu la moindre pression ou désir d’orienter les données de notre travail dans une direction particulière.

[…]

Le financement dont vous faites référence était le coût pour l’unité de Genève, lié à des projets de recherche spécifiques, et, dans certains cas, à des conférences internationales. Pour des raisons de simplicité, les fonds étaient versés sur un compte bancaire à New York et transférés à l’Université de Genève.

[…]

Et finalement quelques commentaires sur ma collaboration avec l’industrie. J’ai agi en tant que conseiller scientifique (un terme plus adéquat que consultant) non seulement auprès de Philip Morris, mais aussi de l’Organisation Mondiale de la Santé, la Commission Sociale et Santé en Suède, le Département de santé du travail à Beijing, en Chine, etc. » 

 

Note : Le curriculum vitae de Rylander transmis à McKee mentionne effectivement toutes les  activités de conseiller indiquées ci-dessus, sauf une : celle concernant Philip Morris.

 

28 novembre 2000 – Lettre de McKee à Rylander

 

« Votre commentaire selon lequel « l’industrie du tabac a fait un intense lobbying  contre le concept que la fumée provoque des maladies » est une affirmation en dessous de la vérité. Nous savons maintenant, par les documents de l’industrie, qu’elle s’est engagée dans un programme de plusieurs millions de dollars, dirigé par les avocats agissant pour son compte, dans le but de saboter les politiques développées par des gouvernements démocratiquement élus et par l’OMS, comme cela a été documenté dans d’immenses détails, et dans le but de gérer un vaste programme de recherche dont le seul objectif a été de discréditer toute recherche liant la fumée de tabac environnementale aux maladies, de manipuler les médias afin de diminuer l’effet de tout message contraire [à ses thèses].

[…]

Ce qui m’intrigue, cependant, ce sont les nombreuses pièces montrant des paiements fréquents de Philip Morris de montants dans les 10'000 dollars sur votre compte en banque à New York. Certains de ceux-ci sont décrits comme étant pour des services professionnels. »

 

3 février 2001 – Lettre de Rylander à McKee

 

« Les montants ont été relativement constants au cours des années de sorte que les chiffres pour l’année 2000 sont assez représentatifs : 87'000 dollars pour les projets de recherche à Genève et 79'000 dollars pour les déplacement, l’indemnité journalière et le les frais de voyage, et des petits projets par des chercheurs débutants.

[…]

Dans votre lettre vous vous référez à l’Industrie comme la source de mon financement. En réalité mes contacts sont avec les chercheurs de Philip Morris et personne d’autre [..] Je n’ai jamais eu de contacts avec des représentants formels de l’Industrie, ni n’ai-je jamais fourni des informations qui ont été utilisées par l’Industrie pour leurs propres fins. »

 

Note : Le nom de Rylander, accompagnés de montants pour ses services, apparaît à plusieurs reprises dans les « Special accounts » tenus par les bureaux d’avocats pour des services spéciaux rendus à l’industrie du tabac et dont le financement est répartis entre les grandes compagnies. Pour donner deux exemples, le nom de Rylander apparaît en 1985 dans un rapport d’audit sur le Special Account #4 de l’étude Jacob, Medinger & Finnegan en 1985 pour une somme de 5'539 dollars (PM 2015054257/4260), et en 1989 dans un rapport d’audit sur le Special Account de Shook, Hardy & Bacon pour un montant de 5'610 dollars (BW 680712975/2978) . La lettre accompagnant ce rapport nous informe que « ce compte fourni un soutien pour divers projets de recherche et services de consultant approuvés par l’industrie et couvre des dépenses relatives aux questions législatives et aux activités générales se rapportant aux témoins. » (BW 680712971) Rylander a aussi travaillé avec le VdC (Verband der Cigarettenindustrie), l’association des fabricants de tabac allemands, réalisant un projet sur le cancer du poumon, les habitudes alimentaires et la prédisposition génétique. (PM 2501188606/8608 et PM 2028344040/4042)

 

26 juin 2001 – Lettre de Rylander à McKee

 

« Il est important de déclarer que je n’ai jamais été un consultant formel de Philip Morris – aucun contrat n’a été signé, je n’ai jamais reçu de rétribution régulière pour des services de consultant en tant que tel (seulement les frais de voyage et le per diem) et je n’ai jamais participé au développement des produits ou à des discussions sur la politique de la compagnie. »

 

Note : Dans sa correspondance à Philip Morris sur la facturation de ses services, Rylander désigne lui-même ceux-ci sous le terme « consultancy » (PM 2063591275). Rylander a signé un contrat de consultant avec Philip Morris en 1972, contrat qui était reconduit tacitement d’année en année, et qui était toujours en vigueur en 1997. Un document indique que Philip Morris paie chaque année une somme de 90'000 dollars par année, en observant que « ceci est un engagement : il reçoit cette somme quelque soit le travail que nous lui demandons de faire pour nous. » (PM 2023223287/3290 et PM 2063590979/0980)

 

Epilogue – Communication personnelle de McKee par email, début 2002

 

Le Prof. McKee a soumis l’affaire décrite ci-dessus au Committee on Publication Ethics (Comité d’éthique de la publication), qui regroupe les éditeurs en chef des revues médicales les plus prestigieuses, telles que le British Medical Journal et le Lancet. L’affaire a été présentée sans mentionner le nom de Ragnar Rylander, l’anonymat étant requis par le comité dans ce genre de situation. Le comité a été très critique au sujet de l’action de l’auteur anonyme, qu’elle a qualifié d’injustifiable, et a donné son entier soutien à McKee pour la façon dont il avait traité cette affaire. Décision a été prise de saisir le Comité suédois de la fraude scientifique.

 

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[1] Traduction non certifiée de l’anglais. Toutes les citations qui suivent sont traduites librement de l’anglais. Seule la version originale fait foi.