La face cachée des subventions de la recherche par les cigarettiers

Pascal A. Diethelm, OxyGenève

 

Ce document porte sur échange de correspondance entre hauts cadres de la société Philip Morris. Il s’agit de deux lettres qui fournissent une illustration frappante de la façon dont l’industrie du tabac utilisait dans les années 70 le financement de projets de recherche pour exercer une pression sur les chercheurs suisses et tenter d’orienter leurs résultats.

 

La première lettre, datée du 21 juillet 1976, est adressée par Helmut Wakeham, vice président de la science et de la technologie chez de Philip Morris à Richmond à Max Hausermann à Philip Morris Europe à Lausanne (PM 1005071963/1964). Wakeham se plaint des résultats de la recherche entreprise par le professeur Etienne Grandjean, de l’EPFZ, dont Philip Morris finance certains travaux sur la fumée passive et dont les résultats « portent préjudice à l’industrie de la cigarette. » Les recherches du professeur Grandjean mettent en évidence les effets irritants de la fumée secondaire. Il a écrit et publié avec sa collaboratrice, le Dr Weber, un article sur ce sujet. Wakeham est furieux : « La publication de cet article nous cause un tort considérable. Il implique faussement que la fumée secondaire peut développer des concentrations de gaz irritants qui sont très incommodants pour le non fumeur. » Et il ajoute dans sa lettre : «  C’est la quatrième publication de ce type par Grandjean et al. en moins d’une année. Toutes ont bénéficiés de subventions par l’industrie du tabac. Et toutes tendent à mettre l’accent sur le fait que la fumée est nocive pour le non fumeur. Que fait la commission scientifique de l’ASFC [Association suisse des fabricants de cigarettes] ? L’aval qu’elle accorde à ce genre de choses est en train d’avoir des conséquences globales. »

 

Le 28 juillet 1976, Helmut Gaisch, de Fabriques de Tabac Réunies à Neuchâtel (filiale de Philip Morris) répond au nom d’Hausermann qui est en vacances (PM 1005083063/3065). Il indique que la commission scientifique de l’AFSC « est au courant du problème depuis quelques temps déjà. » Il indique que le professeur Grandjean a été sélectionné pour un financement des ses recherches « en raison de sa position d’influence en Suisse. » Il ajoute :

 

« Au départ, la commission scientifique avait posé le problème comme suit : il doit être prouvé, dans des conditions expérimentales bien définies,  que, avant d’atteindre un niveau toxique, la fumée arrive à une concentration qui force les gens à agir pour s’en extraire, par exemple quitter la pièce ou ouvrir les fenêtres. La conclusion étant qu’en réalité, aucun risque sanitaire ne peut résulter d’une augmentation de la concentration de fumée, car les gens quitteraient la pièce ou feraient quelque chose d’autre pour éviter le contact avec la fumée à des concentrations plus élevées.

 

Ce qui s’est en fait produit, c’est que le Dr Weber [la collaboratrice du Prof. Grandjean] a publié un nombre d’articles dans les revues de vulgarisation et professionnelles dans lesquels il retournait l’argument et présentait des résultats qui apparaissaient très dommageables.

 

Il semble que même le Prof. Grandjean n’a pas été capable de modérer le Dr Weber. Il y a eu plusieurs discussions entre des membres de la commission scientifique, le Prof. Grandjean et le Dr Weber, ainsi qu’une intervention du professeur Bätig de l’EPFZ.  Le résultat de tout cela a été décevant.

 

La seule chose qui reste à la commission scientifique était de cesser notre soutien à l’équipe Grandjean/Weber. Ceci n’est toutefois pas sans risque politique. La forme que nous avons adoptée est la suivante : la commission scientifique a redéfini les besoins et le programme de la recherche et a décidé que les travaux sur les effets de la fumée sur le non-fumeur n’étaient plus nécessaires. Cela nous permet d’interrompre le programme sans paraître exercer de pressions sur les chercheurs pour que ceux-ci publient des résultats “honnêtes”.

 

En résumé, je peux dire que la commission scientifique de l’ASFC était douloureusement au courant depuis à peu près une année et demie des effets dommageables causés par les publications du Dr Weber. Après avoir essayé en vain d’influencer le Dr Weber, la seule façon qui restait faisable a été de lui couper la subvention de ses recherches.

 

L’équipe Grandjean/Weber étudie toujours, à l’heure actuelle, la situation de la fumée secondaire dans des contextes naturels. Ceci comprend des restaurants, des bureaux, etc. Peut-être qu’avec la menace de l’interruption de leurs subventions qui pend au dessus de leur tête, nous disposons d’un moyen plus efficace et meilleur d’influencer le style et le contenu de leurs rapports à venir. »

 

Le lecteur aura noté deux paragraphes plus hauts les guillemets autour du mot “honnêtes”,  qui trahissent un extraordinaire cynisme l’égard de la recherche scientifique et des chercheurs.

 

Ce échange de lettres nous montre que dans les années 70 déjà, contrairement à certaines idées reçues, il était difficile, voire impossible, pour une chercheur de concilier l’obtention d’un soutien financier des cigarettiers pour ses travaux et la préservation de son indépendance scientifique, surtout lorsque son domaine de recherche était « très sensible » pour l’industrie du tabac, comme l’était alors - et l’est encore aujourd’hui - la question des effets du tabagisme involontaire sur la santé des non fumeurs.

 

 

(2002-10-14/pad)