août 1995

 

EDITORIAL

Nous avons tous nos petites allergies – ne serait - ce que l’allergie au lever matinal ! L’allergie n’est pas un phénomène nouveau, Hippocrate l’avait déjà décrite, et des siècles plus tard, un noble anglais dut payer de sa tête le fait d’avoir offert des fraises à son souverain, qui s’était retrouvé avec des lèvres boursouflées et une éruption cutanée.

Le nouveau Newslaiter est consacré aux allergies alimentaires, et tout spécialement à l’allergie aux protéines lactiques. A ce propos, une étude récente conduite en Finlande nous propose une hypothèse intéressante que nous voudrions vous présenter ici. UCPL

Allergies alimentaires

Les réactions d’intolérance à certains aliments sont de plus en plus courantes. Les mécanismes à l’origine de ces réactions ne sont pas toujours clairs. Les symptômes peuvent être localisés – par exemple à la bouche, au tube digestif, à la peau – ou ils peuvent s’étendre à l’organisme tout entier. On fait souvent l’erreur de classer ces réactions dans la catégorie des "allergies", alors qu’il s’agit en réalité de deux phénomènes bien distincts.

Par intolérance alimentaire, on entend toute réaction anormale à un aliment ou à l’un de ses constituants n’impliquant pas le système immunitaire. (1). L’intolérance au lactose, par exemple, est due à un manque de lactose.

Par contre, une allergie "vraie" est provoquée par une réaction immunologique anormale, c’est-à-dire disproportionnée, à des protéines. Si, par exemple, ces protéines peuvent passer du tractus gastro-intestinal dans la circulation sanguine, elles sont reconnues par l’organisme comme des substances étrangères. Ces protéines font donc effet d’ "antigènes". Pour neutraliser ceux-ci, les lymphocytes se mettent à produire des protéines - anticorps appelées immunoglobulines (Ig). Les immunoglobulines reconnaissent les antigènes, peuvent se fixer sur ceux-ci et les mettre "hors d’état de nuire".

De manière générale, l’organisme connaît deux types de réaction immunitaire : 

  1. L’immunité humorale : Les lymphocytes, c’est-à-dire les éléments réagissant aux corps étrangers, produisent des anticorps qui sont acheminés par les liquides physiologiques jusqu'à leur site d’intervention où ils se fixent sur l’antigène.
  2. L’immunité à médiation cellulaire, où les antigènes sont attaqués directement par des cellules spécialisées (p.ex. les lymphocytes T, les lymphocytes T " helper ", les lymphocytes T " à mémoire ", les macrophages et les granulocytes).

 

Un antigène qui déclenche une réaction allergique est un allergène. Toutes sortes de substances peuvent être allergènes : la poussière de maison, le pollen, des pigments, les cosmétiques, les métaux, les médicaments, les épices et les aliments. L’allergie se manifeste par des symptômes tels que rhume, asthme, urticaire, diarrhée, maux de tête, migraines et éruptions cutanées. Alors que chez le nourrisson et le petit enfant, on observe surtout des allergies aux protéines du lait et de l’œuf, chez l’adulte, ce sont en premier lieu des aliments de source végétale qui sont en cause (2).

Pseudoallergie

Ce terme est souvent utilisé pour désigner des réactions d’intolérance non liées à un mécanisme immunitaire. Des agents potentiels sont les constituants naturels des aliments, comme par exemple les amines biogènes, ou encore les additifs artificiels.

Atopie

L’atopie est une tendance congénitale à produire des quantités excessives d’immunoglobulines IgE. On part du principe que la plupart des allergies ne peuvent apparaître que lorsqu’il y a chez la personne une prédisposition atopique.

Réactions de toxicité

Elles peuvent être dues à certains aliments et ressembler à des réactions allergiques ou pseudoallergiques. Elles sont déclenchées par des constituants naturels de l’aliment ou des substances de putréfaction qui développent dans l’organisme des effets pharmacologiques.

 

Allergies liées aux IgE

Les réactions où interviennent les IgE sont les mieux étudiées. Pourtant, les symptômes classiques observés après l’ingestion de certains aliments ne sont pas forcément liés à la production d’IgE. Des symptômes courants sont une urticaire, une dermatite atopique, une dermatite de contact, une conjonctivite, une rhinorrhée, une bronchite, de l’asthme, des tuméfactions buccales (syndrome d’allergie buccale), des vomissements, une diarrhée, des maux de ventre, une anaphylaxie systémique et une série de symptômes neurologiques (1).

Des causes psychosomatiques peuvent également jouer un rôle et doivent souvent être exclues par des tests de provocation en double aveugle, contrôlés contre placebo (1).

Des études contrôlées ont révélé que parmi les aliments, les allergènes les plus courants sont

  • chez l’enfant : les œufs, le lait, les noix, les noisettes, le poisson, les crustacés et le soja
  • chez l’adulte : les noix, les noisettes et le poisson (1,4). Une étude conduite par la clinique et la policlinique dermatologique de l’Hôpital universitaire de Zurich montre que les protéines végétales provenant des légumes, des fruits, des céréales et des noix provoquent plus souvent des allergies que les protéines animales, et que leurs symptômes sont plus graves. Au palmarès des allergènes, le céleri (43%) vient en tête, suivi des carottes (13%), des œufs (12%), de la viande (total 8%), du poisson (8%), du lait (isolé 3,5%), du fromage (isolé 6%), du lait et du fromage (7%) (7).

 

Les personnes souffrant de pollinose sont plus souvent allergiques à certains aliments (5), principalement aux fruits et aux légumes (1). Les pommes, les pêches, les cerises, les noix, le céleri, les carottes, les tomates et le fenouil sont aussi les agents responsables les plus fréquents du choc anaphylactique (1).

 

Allergies non liées aux IgE

Il y a des allergies alimentaires clairement indépendantes des IgE. La réaction allergique peut donc être liée à des mécanismes immunitaires spécifiques.

Les agrégats d’anticorps Ig4-aliment sont trouvés en plus grandes quantités chez les sujets présentant une intolérance alimentaire, mais ils peuvent également être mis en évidence chez les bien portants. Leur rôle pathogène ne s’est pas confirmé à ce jour.

Chez l’asthmatique ou le sujet atteint d’eczéma, on trouve souvent des complexes immuns d’anticorps IgG - et IgE - antigènes alimentaires, mais la signification de ceux-ci est également controversée (1).

L’entéropathie due à une sensibilité aux protéines du lait de vache se manifeste par des modifications histologiques de la muqueuse de l’intestin grêle, par exemple par des placards de villosités atrophiées. Cette allergie, dont les symptômes rappellent ceux de la coeliakie, n’est généralement observée que chez le petit enfant jusqu’à la 22ème semaine de vie. On observe une augmentation des concentrations sériques des anticorps IgA et IgG contre le lait, ce qui permet de supposer que la réaction peut être induite par un complexe immun aussi bien que par un mécanisme cellulaire. Des symptômes analogues ont également été décrits lors d’allergie au soja, aux œufs et au blé (1).

 

Intolérances alimentaires

On emploie ce terme pour désigner différentes réactions non immunes d’intolérance à certains aliments, provoquées par des déficits enzymatiques, des mécanismes pharmacologiques et une intolérance à certains additifs.

 

Intolérance alimentaire d’origine enzymatique

Elle peut surgir lors d’une maladie héréditaire du métabolisme caractérisée par un défaut resp. un déficit enzymatique, et elle se déclare lorsque le sujet ingère certains aliments. Exemples : galactosémie (déficit en galactose-1-phosphate-uridyl-transférase, resp. en uridine-diphosphate-4-épimérase), phénylcétonurie (déficit en phénylalaninehydroxylase) et intolérance à l’alcool (déficit en aldéhyde-déhydrogénase).

Ces pathologies sont très rares. L’intolérance au lactose, par contre, est un problème qui touche de vastes milieux de la population.

 

Intolérance alimentaire d’origine pharmacologique

Elle peut être provoquée par des amines vaso - actives naturellement présentes dans les aliments. Les plus connues sont la tyramine, la phénylalanine et l’histamine. On les trouve surtout dans les aliments fermentés tels que le fromage, le vin, la choucroute, mais aussi dans le poisson frais ou en conserve et dans la charcuterie. L’ingestion de quantités excessives d’aliments contenant de ces substances peut déclencher des symptômes d’intoxication. Certaines personnes semblent avoir un seuil de tolérance plus bas pour ce type de substances. Les manifestations les plus courantes sont des migraines et des urticaires chroniques.

On se demande actuellement s’il serait possible que certains constituants alimentaires, principalement le blanc d’œuf, les crustacés, le poisson, la viande de porc, le chocolat, les fraises, les tomates et les agrumes, provoquent une augmentation de la quantité d’histamine libérée dans l’organisme. Des études appropriées venant confirmer cette hypothèse font toutefois encore défaut (1).

 

Intolérance à des additifs alimentaires

Le mécanisme de la réaction à certains additifs alimentaires, comme par exemple les sulfures, est encore très mal connu. Ces troubles sont donc à classer dans la catégorie des intolérances alimentaires non définies (1).

 

Allergie aux protéines lactiques

On estime que l’allergie digestive au lait de vache – la Cow Milk Allergy, comme on l’appelle dans la littérature – touche 1% des nourrissons, mais seulement env. 0,1% des adultes (3). Il s’agit d’une réaction immunitaire anormale de l’organisme aux protéines du lait de vache, de chèvre, de brebis et de jument.

L’allergie aux protéines lactiques implique apparemment des mécanismes immuns humoraux et cellulaires : l’hypersensibilité du type 1 se traduit par une hausse des IgE. Les IgA, anticorps synthétisés dans l’intestin, semblent aussi jouer un rôle. Il est possible que les IgA servent à empêcher les molécules de grande taille de traverser la paroi intestinale. Une production insuffisante d’IgA semble aussi bien contribuer à la réaction allergique qu’une production excessive d’IgE. L’implication d’un deuxième mécanisme est actuellement discutée : la réaction retardée d’hypersensibilité, qui survient env. 24 heures après l’exposition à l’allergène. On pense que des lymphocytes T spéciaux, capables de contrôler la production d’anticorps, pourraient y jouer un rôle (6).

 

Le lait et les aliments à base de lait sont la principale nourriture du petit enfant. Le lait contient de nombreux éléments protéiques qui peuvent être considérés comme des allergènes potentiels. On présume que les protéines responsables sont normalement les bêta-lacto-globulines, la caséine, l’albumine sérique bovine, les gamma-globulines et les alpha-lactalbumines. Le système immunitaire immature de l’enfant est encore " mal rodé ". On n’est donc pas surpris que l’allergie digestive au lait soit relativement plus fréquente, et de loin, chez les petits enfants que chez les adultes. Dans la deuxième ou la troisième année de vie, lorsque le système digestif est mieux développé, cette intolérance disparaît en général (4).

 

Nouvelle hypothèse

Se basant sur les nombreuses données acquises de longue date et sur quelques découvertes récentes, un groupe de travail finlandais a établi une nouvelle hypothèse pour expliquer l’allergie aux protéines lactiques (6). Le phénomène résulterait, selon eux, d’une production insuffisante ou d’un mauvais fonctionnement des lymphocytes T spéciaux. Ces cellules T sont chargées de synthétiser le gamma-interféron (GI). Le GI exerce une action régulatrice sur l’équilibre du système immunitaire. Exemple : en inhibant la synthèse des IgE et en stimulant celle des IgA, il contribue à prévenir l’hyperréaction. Le GI serait ainsi la clé de ces réactions immunitaires, ce qui expliquerait pourquoi beaucoup d’enfants restent longtemps allergiques au lait alors que d’autres perdent leur allergie au bout de quelques jours. Il semble que les cellules T doivent faire un apprentissage suffisamment long et intensif de la synthèse de GI pour pouvoir s’en souvenir et se montrer " tolérantes " aux protéines lactiques à chaque nouvelle exposition.

La confirmation de cette hypothèse dans d’autres travaux scientifiques représenterait un grand progrès dans la connaissance des mécanismes de l’allergie aux protéines lactiques, elle ouvrirait la voie à une série de nouvelles approches thérapeutiques.

 

Diagnostic et traitement

Pour pouvoir prendre des mesures thérapeutiques appropriées lors de suspicion d’une allergie aux protéines lactiques, il faut au préalable établir un diagnostic précis. Celui-ci comprendra : anamnèse, examen, tests de laboratoire et test d’élimination et de provocation.

Ce dernier est indispensable pour le diagnostic définitif d’une allergie aux protéines lactiques (3,4). Le sujet doit à cet effet s’abstenir complètement de consommer du lait pendant deux à quatre semaines. Si aucune amélioration ne peut être constatée, il est probable qu’un autre allergène soit en jeu. Si, au contraire, l’état du sujet s’est nettement amélioré, on entreprend un test de provocation : la personne absorbe tous les jours à tous les deux jours des quantités croissantes de lait. Si les symptômes réapparaissent, on peut considérer comme certaine l’existence d’une allergie aux protéines du lait. Compte tenu du grand risque de choc anaphylactique, ces tests ne doivent être effectués que sous surveillance médicale.

Lorsque la preuve d’une allergie aux protéines lactiques est établie, il importe de contrôler à quelle fraction protéique le sujet est allergique. Il existe des réactions isolées à certaines protéines comme il y a des cas de sensibilisation polyvalente. Selon la réaction obtenue, on pourra savoir quels produits laitiers sont à éviter resp. à préférer.

Certaines techniques permettent de modifier la structure des protéines lactiques de telle sorte qu’elles perdent leur effet allergène. Dans les allergies aux protéines du petit-lait, le lait cuit ou le lait UHT sont très souvent tolérés. Dans les allergies à la caséine, on peut avoir recours à des produits fermentés tels que le yogourt, le lait acidifié ou le kéfir, car la fermentation lactique fait coaguler la caséine, ce qui lui enlève son pouvoir allergène. Il en est de même pour le fromage. Pendant sa maturation, les chaînes de polypeptides sont hydrolysées, il y a désorganisation de la structure allergène (3).

Chez le nourrisson et le petit enfant, le problème se résout essentiellement par des formulations alimentaires hypoallergènes. Dans ces produits, la structure allergène a également été détruite par hydrolyse. On préfère en général les hydrolysats de protéines du petit-lait, parce qu’ils sont mieux acceptés que les hydrolysats de caséine et que leur hydrogénité est plus faible que celle des formules à base de soja.

A l’âge adulte, un traitement immunologique hyposensibilisant peut être entrepris. Il consiste à habituer progressivement le système immunitaire à l’allergène en question. L’allergène est d’abord administré à des doses quasiment homéopathiques et augmenté progressivement. Le patient le prend le matin, les faibles doses initiales devant être en plus diluées avec de l’eau. Lorsqu'au bout de sept semaines de traitement, le sujet est capable de supporter 250 ml de lait, la consommation de lait et de produits laitiers ne devrait plus lui poser de problèmes (3).

 

Commentaire

L’allergie aux protéines lactiques est due à une ou plusieurs réactions immunitaires à une ou plusieurs protéines lactiques. Les mécanismes et le contexte de ce phénomène ne sont pas encore entièrement connus. Le lait et les produits laitiers font partie d’une alimentation saine et équilibrée, pour l’enfant comme pour l’adulte ; c’est pourquoi il importe de détecter la protéine responsable de l’allergie : celle-ci une fois connue, il est possible de mettre au point un régime ciblé ne comprenant que les produits laitiers " neutres ". Il faut aussi tenir compte du fait que l’apport régulier de lait et de produits laitiers contribue à assainir l’état de nutrition. Si l’isolement de la protéine allergène est impossible, les besoins en vitamines (surtout B2 et, chez les végétariens, B12) et en sels minéraux (surtout le calcium) dont le lait représente la principale source, devront être couverts en fonction de l’âge de la personne.

 

LITERATUR

  1. Ortolani C. et al. : Definition and Adverse Reactions to Food. Allergy 1995 ; 50 (Suppl.20) : 5-81
  2. Magrini, B.S. et al. : Genetic and Environmental Factors in the Changing Incidence of Allergy. Allergy 1994 ; 49 :6-14
  3. König, E. : Milcheiweissallergie – Ursachen, Diagnose, Behandlung. (Hrsg. Renner, E.), Verlag B. Renner, Giessen 1993
  4. Levy, Y. et al. : Food Allergy in Infants and Children : Clinical Evaluation and Management. Isr J Med Sci 1994 ; 30 :873-9
  5. Hill, D.J. et al. : Cow Milk Allergy within the Spectrum of Atopic Disorders. Clin Experiment Allergy 1994 ; 24 :113743
  6. Suomalainen, H., Isolauri, E. : New Concepts of Allergy to Cow’s Milk. Annals Med 1994 ; 26 :289-96
  7. Wüthrich, B. : Fleischkonsum und Allergien auf Fleischeiweiss ; Vortrag am Symposium " Fleisch in der Ernährung – Wissenschaftliche Aspekte " vom 15.9.1994 in Luzern

 

 

Pour tout renseignement complémentaire :

Union centrale des producteurs suisses de lait

Weststrasse 10, 3000 Berne 6,

Téléphone 031 35 95 753

 



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