LA RESPONSABILITE DE L'INDUSTRIE DU TABAC
DANS LA PANDEMIE TABAGIQUE


Pr Gérard DUBOIS, Expert auprès de l'O.M.S.,
Correspondant de l'Académie Nationale de Médecine
Président d'honneur du Comité National Contre le Tabagisme
Professeur de Santé Publique - Chef du Service d'Evaluation Médicale
Hôpital Nord - 80054 AMIENS CEDEX 1 - France Tél. : 33 3 22 66 81 97 - Fax : 33 3 22 66 81 98
émail :pr.g.dubois@wanadoo.fr


La dimension de la pandémie tabagique est sans équivalent dans l'Histoire puisque le tabagisme a tué 62 millions de personnes depuis la seconde guerre mondiale et en tuera 100 millions dans les vingt prochaines années (1). Face à un tel désastre il est légitime de se poser la question de la responsabilité de l'industrie du tabac. Les cigarettiers sont restés invaincus pendant quarante ans face à des centaines de procès lancés contre eux en deux vagues (2). La première, de 1954 à 1973, suit la démonstration de l'effet cancérogène des goudrons sur la souris. La seconde va de 1983 à 1992 quand les preuves scientifiques furent mieux établies. Jetant d'abord le doute, puis mettant en cause le choix personnel des fumeurs, abrités derrière des bataillons d'avocats qui épuisent financièrement ceux qui portent plainte contre eux, les cigarettiers semblaient sur une position inexpugnable. Les dirigeants des six principales compagnies vont même jusqu'à se parjurer le 14 avril 1994 devant une commission de la Chambre des Représentants américains, niant une dernière fois que le tabac est dangereux pour la santé et que la nicotine est une drogue. Fin 1994, débute la troisième vague. Les cabinets d'avocats qui ont gagné nombre d'actions de défense de consommateurs dans d'autres domaines comme celui de l'amiante décident de s'allier pour défendre les victimes du tabagisme contre l'industrie du tabac. Dans le même temps, quatre Etats décident d'attaquer les cigarettiers en justice pour obtenir réparation des frais médicaux qu'ils prennent en charge pour les plus pauvres. C'est alors que sont rendus publics, découverts ou mis à jour (3) des documents internes de l'industrie cigarettière et 530 cabinets montent alors à l'assaut des cigarettiers. Pour la première fois, ceux-ci acceptent une conciliation avec la quarantaine d'Etats américains qui les poursuivent en proposant, contre l'impunité, 240 milliards de dollars sur vingt cinq ans et le démantèlement de ses organes de désinformation, équivalents du Centre de Documentation et d'Information sur le Tabac (CDIT) en France. Pour être mise en œuvre, cette conciliation nécessite un vote du Congrès. Pendant ce temps, les Etats poursuivent leurs actions judiciaires. Les trois premiers acceptent un protocole financier qui leur est plus favorable que l'accord général. Le quatrième, le Minnesota, refuse et va en justice. Une décision judiciaire dans l'action de cet Etat contraint les cigarettiers à rendre publics leurs documents internes. Plusieurs dizaines de millions de ces documents deviennent ainsi accessibles. Ils mettent à jour le pire côté du comportement de l'industrie cigarettière, sachant que le pire est qu'il n'y a pas d'autre côté (4-5).

1° Le tabac est dangereux pour la santé.

Dès 1958, l'industrie sait que le tabac est cancérogène.
" A une seule exception près, les personnes que nous avons rencontrées pensent que fumer est une cause du cancer du poumon ; si par " cause " nous signifions toute chaîne d'événements qui conduisent à la fin au cancer du poumon et impliquent le tabac comme intermédiaire ". Compte rendu de chercheurs de British American Tobacco (BAT) après une visite de Philip Morris, American Tobacco, Ligget, .... 1958.
Elle a identifié les carcinogènes en cause dont certains ne sont pas encore connus publiquement :
" Comme décrit dans RDR, 1956, n° 9, nous, dans le Département de Recherche de RJ Reynolds Tobacco Company, avions corroboré les faits publiés concernant le 3,4 - benzopyrène... Le chloranthène, un puissant carcinogène, est un des trois produits (présent dans la fumée de tabac) qui n'ont pas encore été décrits par d'autres chercheurs ".RJ Reynolds 1959.
Cela ne l'empêche pas de nier publiquement ces effets :
" J'affirme que tout bien considéré, il n'y a aucune preuve que fumer est une cause de cancer du poumon et que, bien plus, il semble que ce ne puisse en être la cause ".Imperial Tobacco (branche de BAT) 1958.
C'est en 1962 que pour la première fois un rapport officiel, celui du Royal College of Physicians à Londres, établit les conséquences du tabac sur la santé. L'inquiétude monte chez certains chercheurs de l'industrie :
" Quel sera l'effet pour notre entreprise de ne pas rendre public ces résultats maintenant si elle y est contrainte dans le futur, peut-être dans l'ambiance défavorable d'une action judiciaire ? " Alan Rodgman chercheur chimiste - RJ Reynolds 1962.
A cette question les entreprises cigarettières à gestion privée (BAT, Philip Morris, Imperial Tobacco, RJ Reynolds, Reemtsma, Rothmans International et Gallaher) vont donner une réponse lors du sommet de Shokerwick House en juin 1977 (6-7). "L'opération Berkshire " peut être considérée comme un véritable complot qui débouche sur la constitution de l'International Committee on Smoking Issues (ICOS) et la décision de nier la causalité des relations entre tabac et maladies :
"Si les gouvernements proposent une rédaction impliquant ou disant que le tabagisme cause certaines maladies, les Compagnies doivent y résister avec acharnement et par tous les moyens à leur disposition. " " Position Paper ", (document secret) , numéros 2501024522 à 2501024525 du site Philip Morris.
Il y est aussi décidé que les fumeurs savent à quoi ils s'exposent, de s'opposer aux mentions concernant les taux de goudron et de nicotine ainsi qu'à toute restriction de la publicité, de ne pas utiliser l'argument qu'une cigarette puisse être moins dangereuse qu'une autre.
Ce n'est que le 21 août 1997, dans le cadre d'un procès en Floride, que le président (CEO) de Philip Morris, G. Bible, avoue enfin que le tabac est dangereux pour la santé.
L'avocat : " Est-il possible qu'une personne ait pu mourir parce qu'elle fumait des cigarettes ? "
G. Bible (Philip Morris) : " Je pense qu'il y ait d'assez bonnes chances que cela ait pu arriver à une personne. Oui ".
L'avocat : " 1 000, 100 000 ? "
G. Bible : " C'est possible ".


2° La nicotine est une drogue.

" ... fumer est une habitude addictive... La nicotine est ... une très bonne drogue ". Sir John Ellis, BAT 1962.
" La motivation première pour fumer est l'obtention de l'effet pharmacologique de la nicotine". Le vice-président recherche de Philip Morris 1969
" La nature du business du tabac et le rôle crucial qu'y joue la nicotine ". C'est le titre du rapport de C.E. Teague Jr, adjoint au directeur de la recherche de RJ Reynolds, en 1972, dans lequel on lit :
" Les produits du tabac, de manière unique, contiennent et fournissent la nicotine, une drogue puissante... Donc, un produit du tabac est, par essence, un support qui fournit la nicotine, réalisé pour fournir la nicotine sous une forme généralement acceptable et attractive".
Le sommet est atteint par BAT :
" BAT devrait apprendre à se considérer comme une entreprise vendant une drogue et non du tabac ". Dr Robin A. Crellin 11 avril 1980
Cela n'empêche pas les dénégations publiques :
" Dire que les cigarettes sont addictives est contraire au bon sens...C'est une escalade de la rhétorique antitabac... sans fondement médical ou scientifique". Tobacco Institute 1988, ni le parjure des responsables de six entreprises cigarettières devant une commission de la Chambre des Représentants américains le 14 avril 1994 :
" Je ne crois pas que la nicotine soit addictive ".


3° La manipulation de la nicotine dans les cigarettes :

a) la manipulation chimique (4-5-8) :
C'est RJ Reynolds qui le premier découvre que le succès de la Marlboro fabriquée par son concurrent Philip Morris réside dans l'ajout d'ammoniaque. L'effet est d'accroître la proportion de nicotine sous sa forme libre qui pénètre plus rapidement dans le flux sanguin que la nicotine liée.
" L'ajout d'ammoniaque est le " secret de la Marlboro ". Les ventes sont liées au niveau de nicotine libre. Tout indique que le ph élevé de la Marlboro est voulu et contrôlé ". RJ Reynolds, C.E. Teague 1973
" La technologie de l'ammoniaque est la clé pour être compétitif avec Philip Morris en ce qui concerne la qualité de la fumée ". Brown et Williamson (branche de BAT) 1989
" ...plus le ph est élevé, plus le passage de nicotine dans le flux sanguin est rapide ". Philip Morris 1994
b) la manipulation génétique
En 1983, British American Tobacco obtient de DNA Plant Technology (9) la manipulation génétique du tabac pour accroître la concentration en nicotine et la création du plan Y1, cultivé, exporté et utilisé dans de nombreux pays dont la France (10).
" Y1 produit 50 % de nicotine en plus même s'il produit 20 % de feuilles en moins ". BAT 1990
" C'est un succès... Avec moins de goudrons, la nicotine supplémentaire de Y1 est absorbée plus rapidement ". BAT 4 mars 1994. Rapport du Dr Bevan
" Nous ne manipulons pas les niveaux de nicotine dans nos cigarettes, non monsieur ". Thomas F. Sandefur, Brown et Williamson (branche de BAT), sous serment, le 27 juin 1994, soit 3 mois après le rapport du Dr Bevan, devant une commission de la Chambre des Représentants américains en réponse au député Tom Bliley de Virginie.
c) l'ajout de nicotine
Il n'est pas prouvé que l'ajout de nicotine par les cigarettiers ait eu lieu. Il est cependant évoqué et semble avoir été étudié comme lors d'une réunion sur le sujet des " cigarettes à bas niveau de goudron et à haut taux de nicotine ":
" Il (Gio Gori) voulait utiliser un " cocktail à la nicotine " pour accroître le contenu en nicotine de ces cigarettes... L'opinion de Hugues et Gori était que ces cigarettes, si elles devaient être développées, devraient l'être outre-mer (overseas) à cause des problèmes de réglementation (aux Etats-Unis). " Compte-rendu (Philip Morris) d'une réunion à Bethesda le 16 août 1977


4° L'industrie cigarettière vise les jeunes, les femmes, les noirs...

L'industrie va nier longtemps avoir visé les jeunes alors que le personnage de Joe Camel lancé en 1988 est aussi connu des jeunes Américains âgés de 6 ans que Mickey (11). Nombre de documents mentionnent " les jeunes " et l'industrie répondait qu'il s'agissait des 18-24 ans. Les notions de pré-fumeur (pre-smoker) et d'apprenti (learner) était déjà une curiosité " propre " à l'industrie cigarettière. Puis la vraie définition de " jeunes " apparaît :
" Pour assurer la croissance à long terme de Camel Filtre, la marque doit accroître sa part du marché des 14-24 ans qui ont de nouvelles valeurs plus libérales et qui représentent l'avenir du business cigarettier ". RJ Reynolds 23 janvier 1975. Memo SECRET de J.F. Mind à C.A. Tucker.
Un vendeur de RJ Reynolds a témoigné qu'à une question posée par un vendeur qui s'interroge sur la légalité d'orienter le marketing vers les mineurs, il est répondu : " Les jeunes ? Ils ont des lèvres ? On les veut ? "
La cigarette Camel qui n'est la préférée que de 0,5% des jeunes en 1976 passera en 1998 à 32,8% du marché de la vente illégale de cigarettes aux mineurs (12). Pas en reste, on retrouve dans un document Philip Morris de 1994 le cri de victoire suivant :
" Marlboro domine le marché des 17 ans et moins, capturant plus de 50 % de ce marché ".
Bannie de la publicité télévisée aux Etats-Unis depuis 1970, l'industrie du tabac n'hésitera pas à financer l'apparition de ses produits dans les films (product placement) pour atteindre les enfants et les adolescents :
" Comme nous en avons discuté, je garantis que j'utiliserai les produits du tabac de Brown et Williamson dans pas moins de cinq de mes films.
J'ai bien compris que Brown et Williamson me paiera un droit de 500 000 dollars ". Lettre du 28 avril 1983 signée par Sylvester Stallone.
Il en a été ainsi pour Rambo, Rocky IV mais aussi, avec d'autres acteurs, le Parrain III, Superman, Chérie j'ai rétréci les gosses, Apocalypse Now et de nombreux autres films.
L'étude faite par l'agence de publicité Ted Bates en 1975 pour BAT est éloquente sur les motivations de ce comportement :
" Les fumeurs doivent affronter le fait qu'ils sont illogiques, irrationnels et stupides...Il faut partir du fait que fumer est dangereux pour la santé et tenter de le contourner d'une manière élégante sans le combattre, ce qui serait peine perdue...Présentez (aux jeunes) la cigarette comme une des quelques initiations au monde adulte :
- et présentez la cigarette comme appartenant à la catégorie plaisante des produits activités illicites...
- au mieux que vous puissiez le faire légalement, liez la cigarette au vin, à la bière, au sexe, etc. "
Les milliards de dollars dépensés par les cigarettiers dans la publicité et le parrainage (dont la Formule 1) n'ont d'autre but que d'obtenir l'essai de leurs produits par les enfants et les adolescents le plus tôt possible. La nicotine en fait ensuite de fidèles consommateurs.
" Un marché potentiel massif existe encore chez les femmes et les jeunes adultes... Le recrutement de ces millions de futurs fumeurs constitue l'objectif majeur pour le futur immédiat mais aussi pour le long terme ". United States Tobacco Journal 1950
Les cigarettiers s'adaptent à toutes les cibles et RJ Reynolds n'hésite pas à écrire:
" En général, on n'est pas aussi efficace quand on vise le " negro consumer ". " R.J. Reynolds 1969
" La majorité des noirs ne répond pas bien à l'humour subtil et sophistiqué ". RJ Reynolds 1981
Les cigarettes mentholées seront développées pour eux :
" Le management du marketing de Kool Milds a taillé sur mesure une campagne spécifique qui s'adresse aux particularités inhérentes au fait d'être noir aujourd'hui en Amérique ". BAT 1979
Pendant la présidence de R. Reagan, et bien que son parti ait toujours été fortement financé par l'industrie du tabac, son Secrétaire d'Etat à la Santé, noir, réagissant vivement et publiquement, obtiendra l'arrêt d'une campagne entièrement orientée vers les noirs américains.


5° les cigarettiers organisent et favorisent la contrebande

L'accroissement des taxes sur le tabac augmente les revenus financiers des Etats malgré la baisse de consommation qu'elle induit. Cette efficacité est niée de longue date par l'industrie bien que certaines déclarations soient sans équivoque :
" Soyons clairs, ce n'est pas la peine d'essayer de tromper qui que ce soit, le fait est que les taxes ont un impact sur la consommation. " William Neville, membre du conseil des cigarettiers canadiens, 1990.
Dans certains pays l'augmentation des taxes est suivie d'un accroissement de la contrebande, contrebande qui devient l'argument principal des industriels pour s'opposer à la hausse des taxes sur leurs produits. Leurs déclarations publiques tendent à laisser présumer de leur impuissance dans la lutte contre ce fléau. Il en va en réalité tout autrement de leurs comportements tels qu'ils sont révélés par leurs documents internes (13). Ils permettent de mettre à jour que non seulement ils n'ignorent pas ces pratiques illégales mais qu'ils organisent et favorisent le trafic.
Ces pratiques douteuses ne furent mises en évidence au Canada que récemment (14, 15). La création par R.J. Reynolds d'une filiale aux Etats-Unis le long de la frontière a permis de fournir directement les contrebandiers avec des cigarettes canadiennes d'exportation. Le gouvernement canadien a été contraint de baisser les taxes sous la pression du marché noir. Leslie Thomson, directeur de cette filiale, la Northern Brand International (NBI), a été condamné en 1999 aux Etats-Unis et en février 2000 au Canada après avoir avoué et accepté de collaborer. La même affaire a conduit le gouvernement fédéral canadien à déposer une plainte contre RJ Reynolds, certaines de ses filiales et le Conseil canadien des fabricants des produits du tabac pour " avoir élaboré des plans dans le but de frauder, corrompre, tricher et voler ". Cette plainte a été déposée devant une cour fédérale de justice américaine afin de bénéficier de la loi contre les organisations se livrant au Racket, à la Corruption et au Trafic d'Influence (Racketeer Influenced and Corrupt Organizations Act ou RICO). Cette action, rejetée dans un premier temps, non sur le fond, mais sur la base d'un texte caduque du XVIIIième siècle, fait l'objet d'une procédure d'appel. Les Etats colombiens et l'Equateur ont déposé le même type de plainte pour récupérer auprès des cigarettiers le produit financier des évasions en taxes douanières. Après deux années d'enquête par l'Office européen de répression des fraudes, la Commission européenne a annoncé en juillet 2000 son intention de poursuivre en justice aux Etats-Unis certains producteurs américains de tabac qu'elle accuse de contrebande dans l'Union européenne. Cette contrebande constitue la fraude qui affecte le plus le budget européen. On peut en effet se demander comment les 63000 habitants d'Andorre peuvent fumer les 1,52 milliard de cigarettes importées de Grande Bretagne en 1997.
Publiée en février 2000, l'analyse des documents de BAT publiée par le Centre Pour l'Intégrité Publique de Washington DC (13) est particulièrement révélatrice:
" Comme vous le savez, les cigarettes de contrebande (conséquences des taxes exorbitantes) représentent presque 30% de nos ventes globales au Canada, et ce taux augmente. Bien que nous ayons accepté d'aider le gouvernement fédéral à réduire la contrebande en limitant nos exportations vers les USA, nos adversaires n'ont pas fait de même. Par conséquent, nous avons décidé d'enlever ce frein à nos exportations pour regagner notre part de fumeurs canadiens. Une attitude différente mettrait en péril l'implantation de notre marque sur le marché interne. Jusqu'à ce que le problème de la contrebande soit résolu, un volume croissant de nos ventes domestiques au Canada sera exporté puis réimporté en contrebande pour y être vendu. " Courrier de Don Brown, Président de Imperial Tobacco Limited, à Ulrich Herter, directeur général de BAT, le 03 mars 1993.
Le cynisme de BAT va jusqu'à maintenir un faible volume d'importation légale pour maintenir une base légale à la publicité:
" Un faible volume en DP (Duty Paid ou Taxes Payées) permettra la publicité et le support promotionnel afin de positionner les marques à moyen et long terme, le marché étant approvisionné essentiellement par la voie DNP (Duty Not Paid ou contrebande) " K. Dunt, Directeur régional pour l'Amérique latine de BAT, début des années 90.
La plupart des documents sont signés de personnes aujourd'hui membre du conseil d'administration de BAT. Son vice président a dit:
" Là où les gouvernements ne désirent pas agir ou si leurs efforts sont vains, nous agissons dans les limites de la loi, sur le principe que nos marques seront disponibles à côté de celles de nos concurrents, sur le marché noir, comme sur le marché légal. " K. Clarke, vice-président de BAT, ancien Ministre des Finances, ancien Ministre de la Santé. Le Guardian, 3 février 2000 (16, 17, 18).
Le gouvernement britannique envisage une enquête du Département du Commerce et de l'Industrie sur les agissements internationaux de BAT. Déjà en juin 1998, Jerry Lui, directeur à l'exportation de BAT à Hong-Kong avait été condamné à 3 ans et 8 mois de prison ferme. Les charges retenues contre lui faillirent être abandonnées après la découverte du corps du principal témoin flottant dans un sac en plastique dans le port de Singapour. Un autre témoin se suicidait quelque temps après. Des trafics similaires ont lieu en Afrique, en Asie et au Moyen Orient où l'exploitation des filières de la drogue facilite le travail des contrebandiers.
Nous savions l'industrie cigarettière atypique sur bien des points (19), mais que dire d'une industrie qui fabrique 5600 milliards de cigarettes par an et dont 33 % des 1000 milliards de cigarettes exportées disparaissent. Les cigarettiers n'ignoraient pas qu'elles servaient à la contrebande puisqu'il est aujourd'hui bien démontré qu'ils ont organisé et favorisé au plus haut niveau le trafic international et que de lourds soupçons se font jour sur leur participation au blanchiment d'argent sale. La Banque Mondiale avait d'ailleurs déjà attiré l'attention sur le fait que la contrebande est plus liée au degré de corruption des pays qu'au niveau de taxation des cigarettes (20). A la lumière de ces révélations, ce qui sépare l'industrie cigarettière de l'industrie du crime n'a plus guère que l'épaisseur d'une feuille de papier à cigarette.


6° l'achat de scientifiques

Les effets sur la santé de l'exposition à la fumée de tabac des non-fumeurs constitue pour les cigarettiers " la plus dangereuse menace ayant jamais existé sur la viabilité de l'industrie du tabac ". Roper Organisation pour le Tobacco Institute 1978
L'industrie, Philip Morris en tête, va monter un système de désinformation dénommé " Whitecoat Project " ou projet Blouse Blanche dont le seul but est :
" ...de mettre en place une équipe de scientifiques organisée par un coordinateur scientifique et des avocats américains, pour revoir la littérature scientifique ou faire des études sur le tabagisme passif pour maintenir une controverse. Ils dépensent dans ce but des sommes considérables... " Note de S. Boyse (BAT) sur une réunion sur le tabagisme passif de l'industrie du Royaume Uni (Rothmans, Philip Morris, Imperial, Gallaher, Covington and Burling) Londres 17 février 1988
Relativement peu de scientifiques accepterons de travailler (mais malheureusement deux statisticiens de renom international). Philip Morris se basera cependant sur eux pour mener en 1996 des campagnes publicitaires indiquant qu'il est plus dangereux de manger un biscuit ou boire un verre de lait que de respirer la fumée de cigarette. Ces campagnes, partout en Europe, seront interrompues tant elles provoqueront de réactions hostiles. Plus insidieusement, les cigarettiers tenteront d'influencer les journaux médicaux de haut niveau comme le Lancet (21), d'espionner les études en cours et dans deux cas elles ont provoqué des conférences de presse avant leur publication pour désinformer de manière outrancière. Ce fut le cas en 1992 pour une étude suisse où les cigarettiers se sont servis d'un document volé à l'auteur de l'étude et en octobre 1998 (22) pour un travail réalisé par le Centre International contre le Cancer qui dépend de l'OMS (Organisation Mondiale de la Santé). Plus grave encore, une enquête a été diligentée à la demande de la directrice générale de l'OMS sur " la nature et l'étendue de l'influence abusive " de l'industrie du tabac sur les organismes de l'Organisation des Nations Unies dans leur lutte contre le tabac (23). Elle a mis en lumière, entre autres, l'existence d'un plan concerté et subversif établi en 1988 sous la direction personnelle du président actuel de Philip Morris, Geoffrey Bible : le " Boca Raton Action Plan ". Ces menées subversives étaient " élaborées, bien financées, sophistiquées et habituellement camouflées (invisible) ". Elles ne concernaient pas uniquement l'OMS mais aussi les autres agences des Nations Unies (FAO, Organisation Internationale du Travail…). Décidées au plus haut niveau, les manœuvres ont consisté à payer des consultants ensuite présentés comme indépendants, à mettre en place des réseaux d'information et d'influence, à créer et financer des organisations faussement indépendantes, à tenter d'orienter la politique de l'OMS dans d'autres domaines, à influencer médias et décideurs par des informations fausses ou tronquées relayées par des intermédiaires financés.


7° L'industrie du tabac est-elle coupable ?

L'industrie du tabac a écrit son propre réquisitoire car :
- elle a caché les dangers du tabac puis les a niés,
- elle a caché que la nicotine est une drogue puis l'a nié,
- elle a manipulé chimiquement et génétiquement la nicotine pour accroître la dépendance à ses produits puis l'a nié en se parjurant,
- elle a visé spécifiquement les enfants et les adolescents, les femmes et les minorités,
- elle a organisé la contrebande internationale de ses produits,
- elle a entrepris une véritable conspiration pour créer une fausse controverse sur les dangers de l'exposition des non-fumeurs à la fumée de tabac,
- elle s'est servie de l'écran des cabinets d'avocats complices pour couvrir du secret ses correspondances et agissements coupables,
- elle a organisé la désinformation par de faux organismes d'information ou de recherche qu'elle a été contrainte de fermer aujourd'hui aux Etats-Unis.
Sur les éléments présentés, il est évident que les 100 millions de morts dus au tabac pendant le XXième siècle ne sont pas le résultat du choix conscient de consommateurs adultes et responsables (60 à 80 % des fumeurs désirent arrêter) mais qu'ils sont les victimes d'une politique volontaire, agressive et conquérante d'une industrie qui a voulu imposer mondialement ses intérêts financiers au mépris de la vie humaine et du droit par la duperie, la tromperie, la fourberie, la duplicité et la corruption.
Cette responsabilité a déjà été reconnue le 8 décembre 1999 en France, en première instance, dans le procès Gourlain. Elle a été reconnue de manière encore plus sévère dans les termes et le montant des dommages et intérêts (145 milliards de dollars), en Floride, le 14 juillet 2000, dans le procès Engle. Il pourrait lui arriver pire encore. Le 17 juillet 1998, les Nations Unies ont établi une cour criminelle internationale qui peut engager des poursuites judiciaires pour des faits postérieurs à cette date, notamment pour crime contre l'humanité. Onze cas sont répertoriés (extermination, esclavage, torture, apartheid...) dont " les autres actes inhumains de caractère similaire causant intentionnellement une grande souffrance, de sérieuses atteintes du corps, de la santé physique ou mentale. " Les faits dont s'est rendue coupable l'industrie cigarettière correspondent à cette définition (24).
Les Etats américains ont préféré passer un accord avec les cigarettiers. C'est un accord local et non global qui est spécifique de la situation politique et juridique américaine. Il n'est pas exemplaire car on peut obtenir mieux par la loi et plus par les taxes sur le tabac car l'argent ne vient pas des actionnaires mais des fumeurs. De plus, cet accord va conduire à des effets pervers dans le reste du monde. Il risque de léser les droits des fumeurs étrangers devant les tribunaux américains. Il fait financer des programmes de santé publique du pays le plus riche par les fumeurs que l'industrie va recruter dans les pays en voie de développement et ainsi renforcer l'agressivité des cigarettiers dans les pays les moins aptes à se défendre. L'histoire n'est pas finie mais l'existence même de l'industrie du tabac, telle qu'elle existait et était gérée, est dorénavant en jeu et se pose avec acuité. Acculée, l'industrie du tabac n'est pas encore vaincue. Elle prétend même aujourd'hui dans de nombreux pays participer à l'éducation de nos enfants. Qui pourrait l'accepter au vu de ces révélations. Elle promet de changer d'attitude mais nous n'avons pour cela que sa parole et on sait ce qu'elle vaut. D'ailleurs, ils poursuivent toujours leur œuvre de mort avec les mêmes méthodes en Afrique, en Asie, en Europe Centrale et de l'Est. C'est la raison pour laquelle il faut attirer l'attention sur le rôle majeur, de référence, que joue l'Organisation Mondiale de la Santé qui anime les réactions salutaires en Europe Centrale et de l'Est et dans le reste du monde (19). Son slogan pour la journée mondiale sans tabac de l'an 2000 était opportunément:" Le tabac tue, ne soyez pas dupe ". L'Assemblée Mondiale de la Santé lui a confié de mettre en place d'ici 2003 un Accord Cadre International pour le Contrôle du Tabac, de sa culture à sa promotion. Cette réaction doit être à la dimension des dommages mondiaux causés par le tabac avec 4 millions de morts par an, 10 millions par an d'ici 2020 et surtout 1 milliard pendant le XXIième siècle si rien ne change.

Pour conclure, il n'est pas d'exemple d'un plus grand mensonge d'une industrie entière, d'une attitude fausse, suffisante et hypocrite, d'une recherche de profit sans limite menant au plus grand désastre sanitaire planétaire de tous les temps. Nous savions l'industrie cigarettière meurtrière. Nous la découvrons assassine.

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AMIENS LE 23 août 2000